« Je ne pense pas qu'on puisse adapter des chefs-d’œuvre ; on peut s’inspirer de bouquins magnifiques, mais quand ils ont une faille secrète », dit Andrzej Żuławski. Son nouveau film, La Fidélité, est une version - très personnelle - de La Princesse de Clèves. La faille ? « C'est le romanesque, dit-il : une histoire de portrait volé, de lettre... ça prend cent cinquante pages et le livre paraît être une anecdote qui se résume en trois phrases, alors que le propos central est formidablement émouvant, frappant et même moderne. » Car on meurt d’amour chez Żuławski, comme chez madame de La Fayette.
Seul change le traitement. Pour tous les Français, La Princesse de Clèves est « la » référence qui pèse, depuis le XVIIe siècle, sur le roman classique. Soit l’opposé de l’univers très slave du réalisateur, où le romantisme exacerbé, la présence obsessionnelle de la mort (et des morts) et son mysticisme actif, alliés à un goût pour l’aventure et l’humour grotesque, ont suffisamment dépité les esprits cartésiens pour coller au cinéaste l’étiquette d’« hystérique ». Frénétique serait plus juste. Mais ces détracteurs devraient être plutôt surpris (et rassurés ?) par cette Fidélité qui a mis en sourdine les ruades du réalisateur. Le moment le plus « explosif » du film est même privé de son ambiance sonore (fracas et tirs d’armes). Le silence. Les chuchotements. Souvenirs à mi-voix. Exaspérations contenues. Eclats distendus. Le film dure presque trois heures. Et au lieu d’être un acide brûlant à vif, il se répand doucement, laissant le temps de s’habituer à ce monde outré qui cherche dans l'expérience de l’excès à révéler quelques instants de quiétude. Il n’y avait qu’une nécessité, avoue le réalisateur : « Arriver à une fin limpide. Sereine. »
Un film de Żuławski... apaisé ? « Mon enfance était telle que, pendant très longtemps, j’ai eu ce sentiment d’être poursuivi. De sentir dans mon cou le souffle d’une bête. Peu importe qu’on l’appelle « la mort » ou « le mal ». Il fallait aller vite. J’ai filmé comme si je devais raconter mes histoires non pas au présent mais presque dans le futur. Pour prendre de l’avance. Ne pas se faire rattraper ». D’où la beauté véhémente de ces films affolés par la proximité du chaos : La Troisième Partie de la nuit, Possession, La Note bleue... « Pour m’envoûter, me soulever de mon siège et me faire vibrer, je ne croyais qu’en l’extraordinaire - qui contient en lui l’ordinaire. Je remarque maintenant que le contraire peut être tout aussi fort. Je peux m’intéresser à l’ordinaire qui contient de l’extraordinaire. Voilà : j’ai mis très longtemps à mûrir, à me guérir. Mon grand acquis, ces dernières années, c’est la patience. » Qui, dans le film, pourrait être celle du personnage le plus proche du réalisateur, le prince de Clèves.
Car c’est bien lui, le véritable héros de cette surprenante adaptation. Un provocateur fier et naïf, manipulateur manipulé. Une sorte d'idiot dostoïevskien ? Le réalisateur marque une pause. « Dans le sens d’un homme droit, alors oui. Il y a ce mélange chez Clèves de droiture absolue et de fragilité extrême. Et c’est ce qui me bouleverse le plus, chez les hommes. C’est très rare. La droiture s’accompagne très souvent de rigidité. Avec une sorte de conscience de soi. Clèves, lui, est beau : parcé qu’il ne sait même pas qu’il est droit. »
Philippe Piazzo, Aden (5 avril 2000)