Des deux pays, le Japon et le Canada, je retiens avant tout une "zone grise". Je recherchais une sorte de banlieue idéale, à la fois industrielle et résidentielle. Or, impossible de la trouver en France. En Allemagne, par exemple, elle existe, mais pas chez nous. Quand le spectateur perd ses repères entre Japon et Canada, d’abord c’est intentionnel, mais c’est aussi parce que ce type de banlieue représente une laideur universelle, et j’aimais bien l’idée de perdre les gens entre deux pays. (...)

J’ai vécu plusieurs années entre Londres et Amsterdam, de petites combines, d’hôtels en squats. Nous étions toute une bande et Josh était celui qui se distinguait le plus du groupe. Le préféré des filles, celui qui ramenait le plus d’argent, à qui il arrivait de faire quelques passes près des gares. Un solitaire, comme Tomo Hiro mon ami d’enfancequi a disparu un jour sans prévenir et qui a été la source d’inspiration du personnage principal, Kohji. (...)

Il a fallu affronter un cliché, celui de l'impossibilité pour le peuple japonais à exprimer ses sentiments, et bien sûr la question de la langue. Il a fallu garder confiance, parfois, quand seule mon intuition pouvait me guider. Mais tout est devenu simple en face de ces personnes magnifiques que sont Kumi, Yusuke, Ryo, Natsuki… Parce que rien ne s'écroule plus facilement qu'un cliché, et dès la première rencontre j'ai été surpris par leur franchise et par la force de leurs convictions. Il faut dire qu'entre cette première rencontre et le tournage, il s'est écoulé jusqu'à deux ans - pour Kumi, par exemple. Ils avaient pris le temps de s'imprégner de leur personnage, et ils avaient des choses à dire sur l'identité de ces personnages. Finalement, je n'avais qu'à leur faire confiance, pour que tout cela prenne vie. Quant à la question de la langue, je m'en faisais une montagne, comme tout le monde au début. Mais, j'avais écrit ces dialogues, je savais ce qu'ils disaient, et en réalité je sentais d'autant mieux que ça sonnait vrai ou faux quand je ne m'accrochais pas aux mots. Il me restait le ton, le sens, et l'émotion. Pour moi c'est l'essentiel. (...)

J’étais très mal à l’aise pour monter les scènes d’action de The Passenger, car j’étais persuadé que personne ne sentirait la violence de ces moments-là. J’étais rassuré de voir que ça fonctionne. Je voulais que les spectateurs ressentent cette terrible impression de gâchis. Quand le jeune yakusa tue un type dans cette zone industrielle, j’avais d’abord pensé tourner de près et j’ai finalement gardé un plan très large. Une fois qu’on a rajouté le son, j’étais sûr de mon choix, sûr que ça faisait vraiment mal. (...)

Quand on parle de film de genre, c’est moins que jamais à prendre à la légère. Ça me semble invraisemblable qu’on ne fasse pas plus de films "de travers". Cet appétit, probablement légitime, pour le film de genre pur, non, je ne peux pas m’en réclamer. La caricature que l’on en fait, particulièrement en France, me sidère. Au lieu de bâtir des passerelles, on décide de brûler tous les ponts. Je revendique d’avoir fait un film à part, mais ça n’est pas quelquechose dont je profite. J’aimerais bien avoir une famille à laquelle me rattacher, mais j’ai du mal à la trouver, à la reconnaître. (...)

Le plan générique de la course de lévriers ? Courir, ponctuellement, après un leurre, puis finir par rentrer dans son box. Cette séquence a été tournée en super 8 à Londres . (...)

Au départ, j’étais persuadé qu’il me fallait absolument la chanson d’Iggy Pop, The Passenger, dans le film. Mais d’un autre côté, cette chanson, je l’avais tellement chérie que je ne l’écoutais plus tellement. Dans mon souvenir, elle était beaucoup plus lente, plus sombre. En la réécoutant, je me suis rendu compte que c’était une chanson très sautillante,que je n’arrivais plus à inclure dans le film. Mais c’est normal d’en appeler à des références.

François Rotger