Comment s’est passée la rencontre avec Jacques Doillon ?
J’avais envie ! Je l’avais rencontré sur le casting du Premier venu et j’avais vraiment eu un flash avec lui. Il faisait tellement de prises, je m’étais dit : " Ah, c’est un fou, comme Kechiche. C’est trop bien ! " En réalité, ils sont très différents mais j’ai retrouvé une même intensité de travail. Avant de tourner avec lui, je ne me rendais pas compte à quel point son cinéma est chorégraphié, jusque dans les scènes de dialogues. Et à quel point c’est agréable de travailler ainsi.
Comment avez-vous abordé votre personnage ?
Dans le scénario, cette jeune femme n’a pas de prénom, elle s’appelle juste " elle ". On découvre un peu son passé dans son rapport à son père, on voit vaguement l’une de ses amies mais on ne connaît pas ses goûts, ses passions, ses rêves, ses envies... Elle est comédienne et parisienne, mais on ne sait rien de sa vie hormis ce rapport assez violent avec ce garçon. Je voulais respecter cette neutralité. Rien que physiquement, je ne suis pas maquillée ni coiffée… Il n’y avait pas de costumière sur le film, c’est moi qui ai choisi mes costumes : des vêtements stretch suffisamment pratiques pour se bagarrer mais qui restent féminins, avec des transparences qui dévoilent la poitrine sans être sophistiquées. Cette absence de caractère précis du personnage permet au spectateur, je crois, de mieux se projeter dans cette passion qui est comme une parenthèse hors du temps et du monde.
Le titre du film évoque l’amour à la fois comme une séance de psychanalyse et un match de boxe…
Oui, cet amour-là est comme ça. Les dialogues sont la force et la singularité du cinéma de Doillon mais en contrepartie, il fallait vraiment que quelque chose de charnel existe. Pour moi, la force du film ne réside pas dans une histoire, un imaginaire ou des personnages très construits. Elle réside dans l’énergie de ces corps en mouvement. Ce sont eux qui parlent, qui expriment une envie d’y aller en même temps qu’une résistance à céder à cette passion. Je ne pense pas que l’un entraine l’autre dans cette violence-là, ils ont besoin autant l’un que l’autre d’en passer par là; mais peut-être qu’inconsciemment, elle aimerait que ce soit un autre type d’amour, plus serein et spirituel. Cette passion, elle en pressent toute la dimension destructrice et violente.
Le film commence avec la mort de son père…
L’important n’est pas tant la mort du père que la question du manque d’amour de celui-ci, qu’elle est alors forcée de régler. Ne pas avoir été aimée par son père crée chez elle un rapport à l’amour pas serein. Et comme elle tombe sur un homme qui n’est pas centré non plus, ça fait des étincelles ! On se rend bien compte que quelque chose cloche en lui aussi tellement il la titille sur ses problèmes à elle. Il a l’air dérangé par son manque d’amour, peut-être parce qu’il n’a pas confiance en sa capacité à lui à pouvoir le combler. Et qu’il a peur à son tour de ne pas être aimé, de donner sans recevoir. Son attitude face à elle traduit une faiblesse, comme en miroir. Une faiblesse peut-être plus grande que la sienne finalement car elle, au moins, elle affiche ses failles. Lui se planque plus.
C’est la première fois que vous jouez dans un film aussi atypique…
Ce côté expérimental était excitant et intrinsèque au postulat de départ du projet, avec cette part d’inconnu très grande au scénario : ces luttes, dont il fallait tout imaginer. C’était un véritable pari car il n’y avait pas une mais des luttes, elles étaient le coeur du film et devaient être suffisamment exaltantes, riches, pleines… Elles devaient faire écho au fond du film, trouver leur place au milieu de tous ces dialogues. Quand on s’est rencontrés, Jacques m’a dit : on va chercher ensemble. Et on a eu une chance incroyable : que James fasse partie du projet. Pour diversifier les luttes, on a exploré les formes qu’elles pouvaient prendre et on les a structurées suivant le parcours psychologique des personnages : comment se battent-ils au départ ? Quand la question du sexe entre-t-elle en jeu ? Et là, ils se cherchent mais en même temps, ne serait-ce pas intéressant de mettre de la distance parce qu’ils ont peur ?...
On sent une progression générale de la violence à la douceur mais de scène en scène, l’apprivoisement est chaotique…
Le film fonctionne en spirale. Il tourne en rond tout en progressant. A la base, tout est dicté par l’imaginaire de Doillon, la trame narrative du scénario qu’il fallait essayer de comprendre et d’épouser de la manière la plus intelligente et subtile possible. On a pas mal répété avec James, un mois avant le tournage. Quand on est arrivé sur le film, mon corps était préparé, j’avais plein de bleus ! Ce rapport abrupt au corps était une manière d’entrer dans la brutalité de ce rapport psychologique. Ils se cognent l’un l’autre, physiquement et verbalement.
Malgré la tension qui règne entre eux, il y a de la légèreté…
J’appellerais ça plutôt de la vitalité. Ces deux corps sont tellement faits pour être ensemble, l’alchimie est très forte, l’équation fonctionne. Quand deux corps s’emboîtent bien, quelque chose de vivant en ressort, c’est ce qui fait que l’histoire ne s’alourdit pas. On sent qu’ils pourraient créer un enfant, ils sont fertiles, leurs corps communiquent. Et la communication, c’est la vie !
Et à la fin du film, c’est comme si quelque chose de l’amour pouvait enfin advenir…
L’amour essaye de s’infiltrer pendant tout le film mais il ne trouve sa place qu’à la fin. Dans la dernière scène, on voit poindre une tendresse et un amour au-delà de l’aspect passionnel. Je pense que là, enfin ils peuvent vraiment aimer l’autre d’une manière généreuse et pas seulement égocentrique. L’histoire se finit comme une renaissance. Une naissance même, car le processus par lequel ils passent est aussi brutal et vivant qu’un accouchement. Plein de passions s’arrêtent à la violence mais là, ils arrivent à la dépasser, il y a une ouverture. J’aimerais bien savoir ce qu’il avait en tête pour la suite, Doillon !
Comment avez-vous vécu ce tournage ?
Comme pour les personnages, c’était pour moi une parenthèse passionnée... J’ai pris un plaisir incroyable à jouer ce personnage qui demandait d’investir totalement le corps. Au cinéma, on bouge souvent le buste, et c’est tout. On est des troncs ! Là, des doigts de pieds au bout des cheveux, tout était en mouvement et je me suis rendue compte que j’avais été frustrée de ne pas avoir eu cette possibilité dans mes précédents rôles. Même si j’intellectualise les choses, j’avais une prédisposition pour m’impliquer aussi physiquement et elle a grandi avec ce film. On pourrait dire un peu la même chose de Doillon, dont c’est sans doute le film le plus charnel… Quand on s’est rencontrés, il m’a dit qu’il avait fait des films trop pudiques pour lui et que là, il avait envie que ça change. C’était déjà une évidence au scénario : il y avait une audace, il y allait carrément, on sentait le désir d’accomplir un fantasme cinématographique. C’est excitant quand on sent qu’un metteur en scène va faire quelque chose dont il rêvait depuis longtemps.