Comment vous-êtes vous approprié votre personnage ?

Je me rends compte au fur et à mesure de mes expériences cinématographiques que j’ai besoin de construire un personnage éloigné de moi pour pouvoir m’élancer. Ce personnage enfermé dans sa bulle, je l’ai abordé par le costume, avec ces habits un peu informes qu’il porte. On sent quelqu’un qui ne fait pas très attention à lui, qui a démissionné de la vie sociale, peut-être par confort ou par arrogance. Cet homme est un ours un peu immature mais il n’est jamais dans la pose. Parfois, c’est aussi très intéressant de regarder le réalisateur pour s’inspirer. Doillon a un style inimitable, mais je lui ai pris quelques atours ! Déjà qu’on tournait dans sa maison…

Le film repose sur un dispositif minimaliste : deux personnages dans un lieu unique…

Ce côté extrémiste me plaisait beaucoup : ces fleuves de mots, ces combats aberrants, ces plans séquences… Sur le plateau, c’était du non-stop : répétitions, texte su et plongée dans une scène de huit à dix minutes. J’ai adoré ça, on était aux antipodes du caractère fragmenté des tournages en général. En tant qu’interprètes, on avait vraiment l’impression d’avoir la scène entre les mains, de l’emmener quelque part, sous le regard de Jacques qui orchestrait tout ça.

Beaucoup de choses s’exprimaient dans les déplacements, les déambulations, les escaliers que l’on monte ou descend… j’adorais ce ballet avec les caméras. Et puis c’était un bonheur de tourner chronologiquement. On pouvait vraiment s’appuyer sur l’expérience de la scène précédente pour chercher le chemin de la suivante, notamment varier la forme des combats.

Comment s’est passée votre collaboration avec Jacques Doillon sur les scènes de lutte ?

Il ne voulait surtout pas que ça devienne des chorégraphies ou quelque chose d’esthétisant, je l’ai compris très vite. Chaque fois que j’avais des idées un peu trop poétiques, il s’arrangeait pour les calmer et s’accrochait à la vérité du film. En même temps, il m’a laissé insérer un petit zeste d’inventivité ici ou là. Quand mon personnage traîne celui de Sara dans le tapis et la fait tourbillonner, on n’est plus dans un réalisme pur et dur.

Jacques voulait que ce soit aussi animal, au bord d’un basculement. Ces luttes sont fines et ciselées, mais parfois les impulsions sont contradictoires. Ce n’est pas juste un homme et une femme qui se chamaillent, qui en viennent aux mains parce qu’ils ne savent plus comment se dire les choses. Quelque chose les dépasse. Ces combats sont leur part mystérieuse.

Ces scènes de lutte évoluent au cours du film…

On avançait en essayant que l’évolution psychologique des personnages et celle des combats se fassent écho. Les premières luttes arrivent de manière accidentelle, il y a un côté enfantin, ils n’y croient pas eux-mêmes et jusqu’à la moitié du film, ils ne savent pas qu’elles sont devenues un rituel. Jacques voulait éviter qu’on soit trop vite dans un registre sexuel. On commence par des affrontements nourris par l’amour propre blessé et l’envie de revanche pour arriver à quelque chose de plus sentimental qui bascule dans un registre très charnel, puis retourne à la violence, comme un dernier détour pour aboutir enfin au sentiment. A force d’épuiser la violence de l’amour, c’est comme s’ils pouvaient accéder à une forme d’acceptation de leurs sentiments…

Romantiquement, je me disais parfois que leur amour ou leur envie d’amour est si grande qu’y entrer par une porte banale leur est insupportable. Ils ne veulent pas se dire juste des mots doux, se caresser, se promener... Leur ambition est tellement haute qu’elle les conduit à ces impasses verbales et physiques. Et au moment où ils sont au bord de la rupture, il y a comme une libération, ils sont juste heureux, pantelants d’amour. Peut-être qu’ils vont pouvoir finalement accepter de vivre leur amour… mais ils sont quand même un peu mal barrés !

Comment avez-vous appréhendé la violence des luttes ?

Dans un premier temps, Sara et moi avons appris le texte en stage intensif, tout en testant déjà les scènes de lutte, pour entraîner Sara à ne pas se faire mal trop vite. On est dans un vrai décor, avec des chaises, des tables, des sols bien durs… Moi, je sais comment tomber, j’ai fait ça toute ma vie, j’adore prendre des coups dans mes spectacles. Mais au cinéma, un accident peut très vite arriver. Sara allait avoir quelques bleus, c’était sûr mais il ne fallait pas que ça dégénère.

Ensuite, on est arrivé sur le tournage et chaque matin avec Jacques, on passait une à deux heures à voir ce qui fonctionnait, ou pas. J’étais à la fois le cascadeur et l’expert en assurance du film ! Les combats au cinéma, c’est savoir faire bien semblant de se battre, d’autant plus qu’on n’avait aucune marge d’artifices avec ces caméras HD à l’image très réaliste. Il fallait être plausibles, qu’on ne se dise pas que Jacques a été me chercher pour faire du spectacle. Les combats ne sont pas sensationnels, on n’est pas dans Tigre et dragon !

Vous qui travaillez plutôt le registre du mime dans vos spectacles, comment avez-vous abordé un rôle aussi dialogué ?

Dans Tabac rouge, mon dernier spectacle, un homme cherche à parler aux gens qui sont en face de lui et finit par faire un grand discours politique mais… en langue imaginaire… Il y avait déjà cette difficulté du langage dans Raoul, avec toujours des livres sur la scène, comme si les mots étaient là mais enfermés dans ces pages. A force de développer au théâtre un langage qui passe par le corps et la musique, cela a créé un déséquilibre, comme si j’avais un muscle atrophié !

Tourner avec Doillon a dédramatisé mon rapport à la parole. Aborder autant de dialogues était violent au départ, mais à force, ça devenait presque jouissif. Il y avait un tel flot continu que j’avais l’impression de faire un exercice acrobatique de la bouche ! Et du muscle de la mémoire. Moi qui ai l’habitude de travailler avec mon corps, j’éprouvais combien sortir les mots est aussi physique, et comme ça demande une impulsion.

Mes séances de lutte est sans doute le film le plus ouvertement charnel de Jacques Doillon…

Pendant le tournage, je sentais que quelque chose l’emmenait ailleurs. Quand on se retrouvait au dîner le soir, il avait l’oeil qui brillait fort. Dans ses précédents films, l’aspect physique était déjà présent dans les frôlements, les glissements, les joutes d’approche, mais là, c’était comme si la digue s’ouvrait. Je suis heureux d’avoir été présent dans un moment pareil.

Quel souvenir gardez-vous de ce tournage ?

On oubliait presque qu’on était sur un tournage. On s’occupait nous-mêmes de nos costumes, le soir Jacques restait dormir sur le décor puisqu’on tournait chez lui. Et quand on revenait le lendemain matin, il prenait son petit-déjeuner. J’aime cet aspect artisanal, quand la caméra ne prend pas le pouvoir, que toute cette logistique infernale du cinéma ne s’impose pas. Mes séances de lutte a été fabriqué dans l’intimité. A tel point que je suis presque surpris que le film sorte !