Vous avez co-écrit les scénarios de Leonera (2008) et de Carancho (2010) avec Pablo Trapero. On retrouve dans El Estudiante la même manière de s’immerger dans un univers très particulier, ici l’université. Et comme dans les films de Trapero, la fiction et le thriller se nourrissent du documentaire. Quel type d’investigation avez-vous mené au sein de la UBA (Université de Buenos Aires) et comment avez-vous filmé dans l’université ?
Je voulais développer une fiction dans ce lieu qui est une institution centrale dans la vie de Buenos Aires et que le cinéma argentin n’avait pas beaucoup filmé. J’ai donc commencé par écrire une histoire qui s’est transformée en investigation politique. Je ne voulais pas seulement parler de la politique universitaire mais de la politique en général. A partir d’une hypothèse narrative relativement classique (l’ascension politique d’un personnage), j’ai tenté de trouver dans la réalité les éléments qui me permettraient d’élaborer un récit vraisemblable.
Je n’ai absolument pas voulu faire un film de dénonciation (type journalistique) envers la UBA. L’investigation a été très longue. J’ai écrit le scénario pendant deux ans.
Dans un premier temps, j’ai beaucoup travaillé avec Mariano Llinás, le réalisateur de Historias extraordinarias avec lequel je me réunissais une fois par semaine pour relire ce que j’avais écrit. Nous avons également décidé de la structure du film ensemble. J’ai fait beaucoup d’entretiens avec des militants, sur un mode documentaire. J’allais filmer les cours, les assemblées avec une petite caméra pour m’imprégner du sujet. Après une première version du scénario, Diego García, un ami qui possède une grande expérience de la militance et qui a dirigé un mouvement étudiant à la faculté de Lettres, m’a aidé pour rendre les dialogues et les situations plus vraisemblables.
Avez-vous fait appel à de vrais étudiants pour les scènes qui se déroulent dans les couloirs de l’université, dans les salles de cours ?
Tout d’abord, il nous était impossible, pour des questions de production (le film s’est fait avec très peu d’argent, 30 000 dollars), de reconstituer tous ces espaces. Nous avons immédiatement pensé à une stratégie de réalisation qui nous permette de pallier cette pauvreté de production. Nous avons reçu beaucoup d’aide, tant de la part des mouvements étudiants que de la faculté pour pouvoir filmer librement. Par ailleurs, si le film repose sur un scénario de fiction, complètement écrit, il repose aussi sur un registre documentaire.
Tout au long des sept mois de tournage, il s’est passé beaucoup de choses en Argentine : pour la première fois depuis le retour de la démocratie, un étudiant, Mariano Ferreyra, a été assassiné, le président Néstor Kirchner est décédé et le pays a connu toute une série de conflits politiques très importants. Je ne savais pas si le film devait relater tous ces événements ou s’il devait se maintenir dans la seule fiction. Nous avons filmé les manifestations relatives à l’assassinat de Ferreyra et les funérailles de Kirchner en y intégrant les personnages du film.
Même si j’ai finalement décidé de couper toutes ces scènes au montage, le film garde un lien avec le moment pendant lequel il a été tourné. On voit, sur les murs des couloirs de l’université, des affiches rendant hommage à Kirchner et d’autres demandant réparation pour la mort de Ferreyra.
Le film s’intitule El Estudiante mais on ne voit jamais le personnage étudier.
C’est un film sur l’apprentissage. Au début, rien n’intéresse Roque, le personnage principal qui part étudier à la capitale sans enthousiasme et va découvrir peu à peu un monde qui va le passionner. Il passe tout son temps à apprendre. Mais cet apprentissage n’est pas le fruit de ses études. Roque apprend à se comporter comme un homme politique. C’est ce que raconte le film : comment un individu n’ayant aucune prédisposition ni formation idéologique finit par être complètement habité par la politique.
On est tenté de faire le rapprochement avec Un prophète de Jacques Audiard quant au parcours initiatique de Roque.
C’est un film que j’ai montré à l’acteur Esteban Lamothe. Je voulais obtenir une transformation subtile du personnage, tant dans sa manière de parler que de se déplacer et de regarder. De ce point de vue, Un prophète est très impressionnant. Ce que les deux films ont en commun, c’est de présenter la transformation d’un personnage complètement ingénu en quelqu’un de puissant.
Ce qui me plaît chez Audiard, c’est sa manière d’utiliser une registre très stylisé mais à la fois sec et réaliste. J’ai, moi aussi, voulu combiner cette tension entre le film de genre et une certaine forme de réalisme.
Mais contrairement au personnage d’Un prophète, Roque n’est pas aussi innocent au départ. Il sait très bien ce qu’il veut et comment l’obtenir.
C’est un personnage qui, au début, a un rapport compulsif aux femmes. Et c’est par elles que ce désir amoureux va se transformer en désir politique. Cette logique de construction du personnage était une des questions les plus importantes au moment de construire le récit politique qui repose sur la tension entre les idées et la pratique. De la pratique ou de l’idéologie, laquelle de ces deux facultés est la plus importante pour devenir un dirigeant politique ? Dans ce domaine, peut-on, sans formation idéologique ni aucun intérêt pour le social, réussir par une simple capacité de séduction ?
Le montage met en évidence le rapprochement, voire la confusion, qui existe entre l’espace public de la politique et l’espace intime des corps. La politique serait-elle, elle aussi, un désir de posséder l’autre ?
Tout est vu, filtré par le regard que Roque porte sur la politique. Le film décrit cette intimité de la politique où les liens émotionnels prennent toute leur mesure. Roque tombe amoureux de Paula qui a eu une histoire avec Acevedo qui se poursuit peut-être encore. Ces personnes entretiennent des liens émotionnels qui, dans beaucoup de cas, sont tout aussi importants, voire plus, que les affinités politiques qui existent entre eux.
L’intime et le politique partagent effectivement un même espace. C’est pour cela que je peux monter une scène de sexe entre deux scènes de discours politiques. Je crois que l’hypothèse d’un portrait de l’espace politique passe par l’auto-contamination de ces deux notions.
On a beau être dès le début avec Roque et l’accompagner tout le temps, il est difficile de s’identifier à lui. Il y a comme une forme de subjectivisme critique qui fait qu’on se maintient quand même à une certaine distance.
Cela provient en partie de la voix-off à la troisième personne que j’ai utilisée aussi en référence à un certain cinéma politique des années 60 et 70. J’ai essayé parfois de dynamiter l’identification, de ne pas suivre seulement le personnage mais de prendre de la distance par rapport à lui et de voir ce qu’il fait avec un jugement critique. Mais je ne le juge pas pour autant. J’essaie de le comprendre, de lui donner une logique et faire en sorte que le spectateur puisse faire de même.
Il se passe la même chose pour des personnages que je peux mépriser, comme celui d’Acevedo. Il a lui aussi sa logique et je peux même le comprendre : il a sûrement appartenu aux mouvements de protestation des années 70, il a été quelqu’un d’engagé et ne l’est plus.
De par son âge, parce qu’il est résigné ou parce qu’il a échoué, il essaie de préserver son minuscule espace de pouvoir. Peut-être pense-t-il aussi sincèrement que la politique ne peut plus s’exercer autrement. Pour autant, le film ne propose pas d’alternatives parce que je crois qu’elles n’existent pas pour l’instant. Je ne me sens pas identifié aux différents courants politiques argentins. Le film se termine par un « non » parce que je ne sais pas à quoi me rattacher. Si je savais à quoi dire « oui », le film montrerait le chemin à suivre. Il y a une différence entre le cinéma politique et le cinéma militant.
Mon film travaille le politique mais n’est pas pour autant un film militant. Ce « non » final n’est pas une sentence mais une fin qui admet beaucoup d’interprétations. Il demande au spectateur de le compléter par ses propres opinions sur ce qu’il vient de voir ou sur la politique. Je me souviens avoir lu une phrase qui disait en substance : « Pour commencer à penser, il faut commencer par dire non ». C’est l’axiome à partir duquel j’aimerais que l’on réfléchisse au film et aux thèmes qu’il développe.
Si Roque a ses zones d’ombre, le personnage le plus ambigu reste celui de Paula.
Je ne sais pas si elle est ambiguë mais elle est intrigante. Nous avons, avec l’actrice, essayé d’en faire un personnage très rigide et très moral. Mais par sa construction et son ambiance de thriller où tout le monde soupçonne tout le monde, le film finit aussi par faire peser le soupçon sur elle.
De par la manière dont vous la filmez, souvent au premier plan ou dans une position dominante dans le cadre, elle peut apparaître, en fin de compte, comme celle qui dirige tout.
Il y a beaucoup de dialogues dans le film mais, pour moi, l’essentiel, ce qui construit les scènes, ne réside pas dans les dialogues mais dans la manière dont les personnages se regardent et essaient de lire dans la pensée des autres. J’ai donc exprimé cela par la mise en scène et par la profondeur de champ en ce qui concerne Paula. Le changement de mise au point révèle chez elle une aptitude à anticiper les événements.
Roque et Acevedo sont en général filmés ensemble dans le même plan, à la même distance de la caméra, pour démontrer la confiance qu’ils semblent se témoigner dans un premier temps. S’instaure ensuite un rapport de forces entre la jeunesse de l’un et l’expérience de l’autre, dans lequel l’expérience l’emporte sur la jeunesse et trahit cette confiance.
La politique argentine actuelle n’existe qu’en référence à l’histoire du pays. Dans El Estudiante, on retrouve cette approche historique de la politique où nombre de grands noms sont cités (Lisandro de la Torre, Hipólito Yrigoyen, Raúl Alfonsín) et par rapport auxquels les personnages se situent. On ne parle pas de Carlos Menem ni de la crise de 2001 dont on se dit qu’ils pourraient constituer des référents plus importants pour des jeunes qui s’engagent aujourd’hui en politique.
Il y a moins de polémique autour de Menem. Tout le monde aujourd’hui tombe à peu près d’accord pour dire que la politique néo-libérale qu’il a menée a détruit les institutions publiques du pays. Il y a plus de tension et de doutes autour de la figure de Perón et autour de celle du radicalisme. Par ailleurs, le péronisme a su intégrer l’université et les jeunes de manière active dans la politique.
Le radicalisme a fait de même avec sa réforme de l’université et la loi d’éducation publique qui existe aujourd’hui. Ce sont les deux mouvements qui ont, par tradition, le plus de jeunes militants. Quand on évoque l’université publique, la UBA, on ne peut pas éviter de parler du radicalisme. Et quand on évoque la politique argentine, on ne peut pas éviter de parler du péronisme.
On peut voir des points communs entre El Estudiante et les films produits par El Pampero (structure de production indépendante montée par Mariano Llinás). Ce sont des films sur la paranoïa, la conspiration, la trahison à l’intérieur d’un monde qu’il faut apprendre à déchiffrer. Comment expliquez-vous qu’il y ait un imaginaire commun entre ces films ?
Je peux voir quelque chose de commun avec Historias extraordinarias, le film de Mariano Llinás, qui tend à un récit maximaliste, possède un classicisme et une conscience de ce classicisme dans la construction de la narration. Je suis ami depuis longtemps avec Mariano et nous avons écrit ensemble le scénario du film. Il est donc normal qu’on y retrouve sa marque.
Nous partageons surtout une même idée de la production et un savoir-faire qui consiste à s’en sortir avec les moyens du bord, sans subventions de l’état ni fonds d’aides internationaux.
Ainsi du film de Laura Citarella, Ostende, qui n’a coûté que 10 000 dollars et dont l’absence d’argent ne se voit pas à l’écran. Nous travaillons avec les mêmes techniciens, en particulier Laura (directrice de production et assistante de réalisation de El Estudiante), et aussi avec quelques acteurs car il y a une nouvelle génération issue du théâtre indépendant habituée à travailler de la sorte. Déjà, Romina Paula et Esteban Lamothe jouaient dans Todos mienten de Matías Piñeiro.
Le film aurait-il été différent s’il avait obtenu des subventions de l’Etat ?
Cela aurait été un film excessivement cher puisqu’on aurait dû établir un budget selon des paramètres industriels. On aurait dû payer les décors et les figurants. Le film, tel qu’il est (30 000 dollars), aurait alors coûté 1,5 million. Cela aurait été très difficile, voire impossible, de trouver cette somme pour un premier film.
Quand j’ai écrit El Estudiante, je savais dès le départ, pour des raisons de règlementations de la politique cinématographique actuelle, ne pas pouvoir compter sur l’aide de l’INCAA (équivalent du CNC).
J’ai donc écrit le film en fonction des difficultés techniques à résoudre. Le film devait se faire de la façon dont il s’est fait. Je pense d’ailleurs que faire un film à petit budget n’est pas une résignation, c’est une réponse à l’industrie cinématographique de plus en plus conservatrice en Argentine. Celle-ci oblige beaucoup de réalisateurs, jusque-là intéressants, à travailler avec des paramètres de commercialité qui ont fini par dénaturer la poétique de leurs films. Peu réussissent à survivre à cette transition.
El Estudiante se veut aussi une réponse politique face à un certain cinéma. Le film n’est pas seulement politique par son sujet, il l’est aussi par le mode dans lequel il a été produit. Les films de Matías Piñeiro et de Mariano Llinás sont perçus par l’industrie comme des objets étranges qui n’appartiennent quasiment pas au cinéma tellement ils apparaissent artisanaux. El Estudiante avait donc aussi pour but de venir attaquer l’industrie sur son propre terrain et démontrer qu’on pouvait faire, sans moyens, une grande fiction « classique ». En ce sens, le film a déjà fait beaucoup de bruit en Argentine.
Propos recueillis par Nicolas Azalbert