"Ce film trouve son origine dans un fait divers, dont j’ai été le témoin à Naples, en 1948. Devant la petite pension où je logeais, je vis un jour arriver une élégante Rolls-Royce, d’où descendit une Hollandaise qui devait avoir dans les quatre-vingt ans. Elle demanda au concierge où trouver un certain Peppino et un certain Cirillo, puis s’en alla.

Intrigué, je demandai au concierge de m’expliquer qui était cette milliardaire, et ce qu’elle voulait de Peppino et Cirillo. L’histoire qu’il me raconta était incroyable.

Mariée à un riche banquier américain, la dame en question faisait le tour du monde à longueur d’année, en suivant le printemps. En mai, chaque année, elle arrivait à Naples, louait une villa et, pour passer le temps, jouait aux cartes toute la journée. A cet âge, même si on est milliardaire, on ne se fait pas facilement des amis et elle avait dû se contenter de la compagnie de ses deux prolétaires.

Et ainsi, depuis huit ans, en mai, deux pauvres, vêtus d’un habit de soirée improvisé, montaient tous les jours à la villa, poursuivant le rêve de réussir le gros coup qui leur aurait permis de devenir millionnaires. La dame leur donnait un peu d’argent au départ, les laissait gagner quelques parties et eux se laissaient prendre à l’hameçon. Mais, comme l’enseigne le calcul des probabilités, celui qui a la possibilité d’augmenter la mise à l’infini, finit toujours par vaincre...

Dans ce fait divers, j’ai vu quelque chose de symbolique, qui me permettait d’aller au-delà de la simple chronique de mœurs, et donc du néoréalisme ou de la comédie italienne traditionnelle : le rapport entre peuple et pouvoir.

Dans la lutte pour la possession, le peuple se fait toujours avoir, parce que celui qui a l’argent, et donc le pouvoir, connaît les règles du jeu, reste lucidement rationnel et ne tombe jamais dans le piège des réactions émotionnelles. Exactement à l’opposé du peuple, qui ne connaît pas les règles du jeu, est irrationnel, cède fatalement à l’émotion et finit toujours par perdre.

Dans cette partie de cartes, les intellectuels sont souvent réduits au rôle de « chauffeurs » du pouvoir, exactement comme dans le scénario où le chauffeur de la vieille est devenu son complice contre le peuple.

On m’accusera peut-être de pessimisme. Je crois, au contraire, regarder en face la réalité de la vie et les lois de la nature. C’est une illusion que de croire battre le pouvoir facilement ; les changements radicaux n’arrivent pas par des révolutions faites par une élite : un tsar tombé, il en arrive un autre.

Même si les deux prolétaires avaient soutiré son argent à la vieille, une autre partie de cartes aurait alors commencé pour eux, aussi difficile que la première, sinon plus difficile. L’évolution du monde est lente et progressive..."

 

Propos recueillis par Aldo Tassone, parus dans Télérama à la sortie du film en France, en 1977