Un petit cas de conscience met en scène l'amitié d'un groupe de femmes, amitié malmenée par une histoire de cambriolage.

C'est aussi sur le ressort de l'amitié que s'est construit le film : la réalisatrice a fait appel à des comédiens qui n'en sont pas... puisqu'ils sont cinéastes. Ainsi Claire Simon (Récréations, Coûte que coûte, 800 kms de différence...) et Dominique Cabrera (L'Autre côté de la mer, Nadia et les hippopotames, Le Lait de la tendresse humaine...), venues du documentaire, comme, dans un rôle secondaire André van In (La Commission de la vérité).

Le rôle de Mario est tenu par l'auteur de Ce vieux rêve qui bouge et Pas de repos pour les braves, Alain Guiraudie, cinéaste qui filme jusqu'à présent dans sa région du Sud-Ouest.

Enfin, la réalisatrice, Marie-Claude Treilhou joue elle-même le rôle central de Margot tandis que l'interprète de son tout premier long-métrage, Simone Barbès ou la vertu-1979, la singulière Ingrid Bourgoin tient à ses côtés le rôle de... Simone, comme si le personnage des années 80, ouvreuse dans un cinéma porno, avait, vingt-ans plus tard, quitté le bitume parisien pour la verte campagne.

> Dominique Cabrera

"J'ai adoré être là. Faire l'acteur c'est exercer sa capacité de concentration et la mettre à la disposition de quelqu'un d'autre, c'est être soi en faisant le détour de l'autre. J'ai commencé de comprendre comment ça pouvait être une façon extraordinaire d'être libre. Marie-Claude me prenait telle que j'étais, avec mon élocution, mes kilos en trop, ma tronche de femme banale et cela, c'était très heureux.

je me suis complètement enfouie dans le film. J'ai supporté, résisté, soutenu, détesté, adoré la réalisatrice, j'ai projeté sur elle une partie de mes démons comme une débu­tante totale. Je me suis laissée prendre aujeu de l'acteur. J'ai mis du temps à apprivoiser le personnage. Ce n'était pas moi mais je pouvais l'inventer en utilisant des pulsions, des désirs, des rythmes qui m'étaient propres.

Évidemment, il y a un risque, le risque du ridicule, de l'inconnu mais c'est pour un autre que tu sautes dans le vide et cet autre est là pour t'aider, te protéger. C'est sa présence, son regard qui permet de s'aventurer ainsi. C'est une position dans laquelle tu peux régresser, tu peux inventer comme inventent les enfants, tout en étant pris en charge, tenu comme les enfants justement. Tout est en place pour que tu donnes quelque chose, tu es un matériau.

Ce jeu entre l'action et la passivité m'a envoutée. J'ai compris aussi que le plaisir de l'acteur, c'était quelquefois les autres, les autres acteurs, la troupe et dans ce film, elle compte beaucoup. Sentir la sympathie entre acteurs au sens étymologique! On souffre ensemble sous la férule de la mise en scène, on rigole ensemble comme des gamins irresponsables, mais quand il faut y aller, on va au charbon, on met les mains dans le cambouis au sens littéral du terme, il y a des choses que nous les acteurs, nous sommes seuls à savoir, j'ai beaucoup apprécié cela.

Le cinéma, ce sont des choses concrètes et l'acteur doit trouver comment les faire avec son corps, ses gestes, son souffle, avec l'espace et le temps qui lui sont donnés, avec le texte qui lui est confié. Comme acteur, tu es à l'intérieur de l'espace, tu traverses la mise en scène, alors qu'en tant que réalisateur tu la projettes.

En jouant, les acteurs font de la mise en scène, c'est quelque chose que j'ai toujours su dans mon travail de cinéaste mais en le vivant de l'intérieur, j'ai commencé de le comprendre peut-être mieux. J'ai expérimenté ce que c'était qu'imaginer en geste et en déplacement de l'intérieur. Tu inventes un jeu, une interprétation, une manière de donner du sens, en manipulant le temps et l'espace avec ton propre corps, ta propre respiration. C'est de la pensée en action plus directement encore que dans la mise en scène, c'est peut-être comme de jouer de la musique ou de peindre. Dans le film de Marie-Claude, nous avions le plaisir de jouer une comédie, donc peut-être davantage qu'ailleurs de travailler sur la mise en scène, le rythme, le commentaire de l'action.

Cest à Louis De Funès que j'ai pensé souvent, c'est un acteur que j'admire beaucoup. J'aime sa façon de se mettre en scène rythmiquement, d'aller dans l'abstraction, dans la folie. Il me semble que Marie-Claude m'a laissée expérimenter un peu de cela. J'aimerais beaucoup avoir l'occasion d'aller plus loin.

Je crois que jouer dans ce film a changé quelque chose dans la façon dont j'ai abordé la mise en scène dans le film que j'ai réalisé ensuite. Comme si je faisais davantage confiance au cinéma. Je me suis rendu compte qu'on pouvait faire beaucoup plus que je ne croyais avec un instant, un espace. Quelque chose s'est apaisé, simplifié. J'ai éprouvé de l'intérieur que mettre simplement un personnage dans un espace cela créé de la fiction. J'ai éprouvé aussi à quel point il faut de la sincérité, de l'engagement aux acteurs et qu'on n'est jamais assez présent avec eux en échange de ce qu'ils donnent.

Quand on fait un geste au cinéma c'est pour de vrai qu'on le fait même quand on le joue, c'est cette main vraie qu'il faut saisir, ce souffle -là à qui il faut répondre, ce mot-là qu'il faut prononcer. Il y a une chose véritable qui se passe sur le plateau. Ce que je jouais dans le film de Marie-Claude, c'est un rôle mais ce qu'il y a à faire, mon corps, mon esprit le fait véritablement mais en fiction. C'est comme ça, c'est le paradoxe du comédien. je ne l'avais jamais compris aussi profondément."

 

> Claire Simon

"Je ne sais pas si j'ai bien joué mais je l'ai fait et ça m'a permis de me rendre compte que les acteurs ne sont pas des aliens. J'étais toujours intimidée par le fait de leur demander de recommencer de faire autrement. Or jouer c'est un jeu... Et pas une torture même quand on doit recommencer des dizaines de fois. Je ne me suis jamais lassée et donc j'espère m'en souvenir quand je demanderai à nouveau à quelqu'un de jouer pour moi. Ce n'est pas sûr que je m'en souvienne... En regardant Marie-Claude, quand elle ne jouait pas et qu'elle nous dirigeait, j'ai compris que les acteurs qui vont jouer voient le réalisateur attendre, espérer, vouloir, mais au fond, ne rien y pouvoir une fois que c'est commencé. Le réalisateur a le courage d'être celui qui ne fait pas, qui ne peut pas et je n'avais jamais s vu sa place comme ça.

Parfois, je regardais l'équipe et comme toute équipe vue du centre de la scène, ils avaient l'air totalement occupés par des problèmes subalternes. Ils étaient comme des gens qui courent autour de la piscine alors que l'enjeu, c'est de nager dans la piscine. Et moi il fallait que je saute dans la piscine et j'en avais envie, j'avais envie d'être comme De Funès. Jouer m'a énormément amusée. J'aimerais bien arriver à avoir le swing que j'ai entrevu, sans l'atteindre.

Cest à partir du moment où on accepte de jouer quelqu'un d'autre qu'on s'amuse et qu'on dit avec plaisir des choses avec lesquelles on n'est pas d'accord. Ce texte si bien écrit ne supportait aucune erreur, aucun aménagement... Cest dans cette terre étran­gère que j'ai pu me retrouver dans le personnage. Je me suis retrouvée enfant, peut-être parce que je jouais quelqu'un d'autre.

Etre dans le champ sans parler, c'est très difficile. J'avais toujours l'impression que mon jeu était faux. En fait, je me suis aperçue que j'avais tendance à jouer au début en fonction de cadres que j'aurais pu faire en tant que réalisatrice. C'était catastrophique. Là aussi il fallait tout lâcher, pour comprendre la distance de Marie-Claude, l'éprouver et jouer à son volume, à son diapason."

 

> Alain Guiraudie

"Lorsque je suis comédien dans le film d'un autre réalisateur, je me laisse diriger, je me laisse porter et je lui fais totalement confiance. Je ne cherche pas à me faire une idée de la globalité du film et d'ailleurs au cinéma le plus souvent chacun ne fait jamais que tourner des bribes d'une histoire. Le seul qui en a une conscience globale c'est le réali­sateur alors mieux vaut se laisser porter. Cest ce qui s'est passé tout naturellement avec Marie-Claude. Ce n'est d'ailleurs que lorsque j'ai vu le film que j'en ai vraiment compris l'enjeu.

Ce qui produit du sens dans ce film c'est le flot de parole, la parole est l'essence même du film. De fait le film était très écrit et cela m'allait tout à fait car j'aime que les choses soient centrées sur le texte. J'ai juste été surpris que nous ne travaillions pas plus en amont comme si Marie-Claude nous faisait totalement confiance et nous laisser littéra­lement nous emparer du texte.

De fait nous n'avions pas à composer : je sais que Marie-Claude m'a demandé de jouer Marin dans son film à cause de ma façon d'être, de mon physique, de mon allure, de mon accent parce que quelque part j'avais à voir avec le vrai Marin de la vraie histoire. C'est cela qui l'intéressait. Moi-même en tant que réalisateur j'aime choisir les comédiens pour ce qu'ils sont en tant que personne et j'utilise leur manière d'être pour leur faire jouer un personnage."

 

> Ingrid Bourgoin

"J'ai l'impression que ce film a été écrit pour une équipe et j'ai eu tout au long du tour­nage le sentiment de jouer avec des personnes. Aujourd'hui je peux dire que nous avons fait une oeuvre solidaire, un film construit sur la relation humaine et pas sur l'analyse des rôles. Pour moi au départ qui avais du mal à accéder aux réactions du personnage de Simone, je crois que l'alchimie s'est faite quand j'ai rencontré les autres personnes et que j'ai compris qu'il ne s'agissait pas de personnages mais d'êtres.

Habituellement au cinéma, on analyse les comportements psychologiques des person­nages alors qu'ici ce qui est en jeu ce sont les seuls mécanismes du fonctionnement humain. C'est la valeur de l'expérience humaine de chaque personne qui est au coeur de la conception-même du film. On pourrait presque dire que c'est un film mécanique dans le sens où il enregistre l'enchaînement des réactions de ces femmes avec leur identité propre, et même leur choix de vie. Chacune est chargée du coup d'un pan de la mise en scène. Une mise en scène qui repose essentiellement sur les personnes et l'interaction des personnes entre elles.

Nous sommes toutes filmées dans l'équité et la transparence et chacune a eu une manière propre de se réapproprier l'idée de Marie-Claude. C'est d'ailleurs l'histoire même du film puisque Marie-Claude joue Margot qui est comme la conscience du monde à laquelle les autres personnages feminins font écho. Chacune est en fait dans un combat, animée par des doutes.

On peut dire que ce film porte la trace de la participation des acteurs au règlement des conflits. Du fait qu'elles n'étaient pas comédiennes, il me semble que Marie-Claude, Claire et Dominique entraient d'autant plus librement dans le champ avec leur identité. Mais libres nous l'étions aussi dans notre jeu paradoxalement du fait de l'importance du texte sur lequel nous devions nous concentrer. C'est une autre façon de faire du cinéma, on se sert des êtres avec leur expérience et on les filme au moment où ils s'emparent du texte."

 

> André Van In

"Sur le plateau, j'ai été particulièrement frappé par l'extrême concentration, la solidarité, la générosité qu'il y avait entre tous, l'équipe, la réalisatrice et les comédiens.

D'une certaine façon aussi le travail en plans séquences qu'elle avait défini appelait et accentuait encore cet esprit de corps. J'ai été étonné comment dans des conditions diffi­ciles, le tournage du film fut après tout fluide et joyeux. D'une main de maître, Marie-Claude nous a fait traverser cette histoire.

J'aime beaucoup la démarche et le travail de Marie-Claude ; j'ai été aussi témoin de son éprouvant parcours pour faire aboutir ce projet avant qu'il puisse se réaliser. Quand Marie-Claude m'a demandé de jouer dans son film, j'ai accepté immédiatement, j'étais heureux et pas peu fier de participer à cette aventure d'un genre qui ne se trouve que trop rarement.

Ce n'est qu'après que je me suis rendu compte qu'il y avait beaucoup de texte à apprendre par cœur Il s'agissait d'interpréter un vrai rôle mais pas une figuration de copain. je me rappelle de mon premier jour de tournage, c'était un plan séquence de plus de 10 minutes, elle et Claire étaient en scène, je devais suivre après 5 ou 6 minutes, avec la conscience que si je trébuchais il fallait tout reprendre depuis le départ.

C'était très impressionnant, très angoissant, d'autant plus que pour moi c'était la première fois. Au début, cela allait mais quand j'ai vu toute l'équipe accroupie dans un coin derrière la caméra, j'ai eu beaucoup de mal. Le trac montait en moi et me paraly­sait, j'ai eu l'impression de jouer comme à contre-courant contre moi-même.

Je crois que je suis arrivé à endosser mon personnage grâce ou costume. Marie-Claude et moi étions allés l'acheter ensemble, et d'emblée nous étions comme le couple du film: la femme qui vient habiller son mari et parle avec la vendeuse, choisit avec quelque autorité ce costard bleu nuit. Ce fut la première étape.

Ensuite j'ai appris à porter le costume et à entrer du même coup dans la peau du person­nage. En assumant ce costume, j'ai pris plaisir à jouer, à être un autre tout en restant moi-même, à puiser profondément en moi pour être un autre.

Comme mes films sont des documentaires, je n'ai jamais eu à travailler avec des comé­diens même si je pense que l'on est amené d'une certaine façon à diriger des gens. Ceux qui au fil des tournages deviennent mes personnages, pour les aider à s'exprimer plei­nement par eux-mêmes devant la caméra et raconter leur part de vérité et d'histoire.

Jouer la comédie m'a permis d'éprouver la difficulté qu'il y a d'être, de dire, de montrer et de mouvoir son corps devant une caméra et de ressentir les émotions que cela suscite et je pense que cela aura une influence dans ma façon d'aborder dorénavant cette ques­tion avec les personnes que je filme."