> L'origine du projet
Marie-Claude Treilhou : "C'est une histoire que j'ai écrite voilà cinq ou six ou sept ans. A partir de cette anecdote anodine qui appartient à mon patrimoine personnel, je pouvais mettre en lumière toute une déclinaison de sensibilités et travailler sur les malentendus dans un déploiement de paroles coloriées comme j'aime: ce sont autant de façons de se situer dans le monde.
C'était aussi un formidable pivot pour parler de la possession, de la propriété privée et surtout de comment on fait avec la pauvreté, et avec la conscience que l'on en a. Ce film est aussi, sans doute, une façon de témoigner de mon propre passage d'un bord à l'autre du monde social, de cette trahison, de cette hantise d"'entrer dans le système" si l'on est pas très vigilant – surtout si on s'est beaucoup juré de n'y entrer jamais."
> Les quatre protagonistes
"Les quatre filles sont les représentantes d'une génération qui a connu des extrêmes, côtoyé l'utopie et qui aujourd'hui représente cette classe sociale à laquelle j'appartiens, pour aller vite et faire gros : "petite bourgeoisie de gauche." ; elles sont interchangeables.
Il n'y a pas de hiérarchie entre elles, chacune détient une part de vérité, chacune tient une position qui a sa propre justification, sa raison d'être, chacune s'arrangeant avec sa propre culpabilité. Elles ont raison et tort chacune leur tour. Il ne s'agissait pas de mettre en scène un règlement de compte. C'est trop facile d'avoir raison. J'ai beaucoup travaillé là-dessus, à cet équilibrage."
> Le personnage principal
"Si personnage principal il y a, c'est certainement celui qu'on ne voit presque pas, celui dont on parle, c'est l'Arlésienne. C'est en quelque sorte le corps ouvrier, le peuple abrupt celui que l'on l'entrevoit juste dans la scène entre Ingrid Bourgoin et Alain Guiraudie qu'il vient déranger, importun : un corps érotique, violent, gênant, envahissant à qui l'on demande de se retirer, parce qu'on le trouve de trop."
> Le choix des comédiens
"C'est Annie Miller qui s'amusait beaucoup à l'idée de me voir jouer un jour, ce que je balayais comme une aberration complète. Puis, c'est en déjeunant avec Régine Vial et Claire Barrau (qui a eu la charge concrète de la production) que l'idée est venue de demander à des amis cinéastes d'être mes partenaires. Comme il n'y avait pas d'argent, j'ai donc pensé à moi comme à une économie, puis un défi dans toutes les dimensions. Ça ressemblait à un concept sympathique pour un futur distributeur potentiel, et permettait d'être "original, excitant", puisque quand on est fauché, il faut avoir de "bonnes idées".
Travailler avec ces cinéastes Claire Simon, Dominique Cabrera, Alain Guiraudie et André Van In, c'était travailler avec des personnes dont j'aime et respecte le travail, qui prennent des risques dans leur propre vie de cinéastes et qui m'avaient marquée, envoûtée à maintes reprises, sans pour autant que je songe le moins du monde à les "utiliser" un jour... Ingrid est l'exception puisque c'est la seule qui ait tâté au métier de comédienne, avec elle je renouais avec Simone Barbès. Autant les personnages ont des positions qui pourraient être interchangeables autant les acteurs devaient être très typés, vocalement, physiquement, physiologiquement.
C'était comme une musique de chambre et pour cela il fallait des instruments aussi distincts que piano, violon et violoncelle, par exemple. Je suis tombée sous le charme d'Alain inséparable de son accent qui est le mien (que j'ai policé, renié et reverni, puisque je suis moi-même de Toulouse.) Et puis il a un côté pasolinien (au-delà du bien et du mal, moineau, ange et démon) qui convenait parfaitement au rôle.
André van In complétait le puzzle. Pour jouer monsieur mon mari, il fallait quelqu'un de complexe aux faux airs de victime, qui puisse encaisser sans être écrasé, quelqu'un dont la présence en dit plus long que ce qu'il est réduit à être dans le film, quelqu'un qui ait une sacrée réserve."
> Jouer la comédie
"Tant qu'à être dans le film, il me semblait évident de jouer ce qui était mon propre rôle dans l'anecdote d'origine. Comme je connaissais quand même pas mal la partition, cela me permettait de donner le "la", une façon de faire la mise en scène de l'intérieur et d'assurer une certaine justesse pour l'ensemble du film. Et surtout vis-à-vis de mes camarades Dominique et Claire une façon de les aider à être à l'aise par rapport à elles-mêmes.
Je me disais "si elles me voient me supporter et m'exposer telle que la nature m'a faite, à en jouer, cela les aidera à se jouer d'elles aussi". J'étais d'ailleurs parfois accablée par les responsabilités que je leur faisais prendre vis-à-vis de leur propre image et de leur "respectabilité". Car il fallait qu'elles s'abandonnent à un certain comique, en pariant qu'il les transcenderait, comme il me transcenderait moi-même jusqu'à atteindre l'archétype, passer le mur du son et de l'image, filer dans la représentation.
Leur générosité, leur folie, leur intrépidité ont fait le reste, c'est un drôle de cadeau, une sacrée confiance, je ne les en remercierai jamais assez. D'autant que la partie n'était pas facile, avec ces textes énormes et ces tunnels de plans séquences. Il faut dire aussi qu'il y avait une fameuse équipe qui a fait un travail d'enfer, avec une présence, une façon d'être investie merveilleuse. Même pour ceux qui n'y croyaient pas du tout. Des pros, comme on dit. Merci à eux tous."
> Le choix du plan séquence
"Le plan séquence c'est la figure cinématographique que je préfère. C'est lui qui donne le plus de tension dramatique aux choses. Ce qui devait se passer dans la scène devait se passer à l'intérieur du plan et c'est tout. Tout le monde savait cela, les acteurs comme l'équipe. Cela amène une formidable densité au plan. C'est une épreuve de vérité. On ne peut pas tricher, on est obligé d'y être et sans filet.
Par ailleurs, vu les conditions de production (un tournage en trois semaines et demi), seul le plan séquence était viable. C'est là, entre autres, que l'école Vecchiali m'a été si précieuse. J'ai beaucoup de chance d'être passée par là. Vecchiali m'a tout appris, à faire avec ce qu'on est et ce qu'on a. Quel maître !"
> Le film et sa manière
"J'ai rassemblé toutes mes forces pour rompre autant que je le pouvais avec tous les impératifs catégoriques du bluff et du spectaculaire dominant, toute cette esthétique de l'indifférence au cours du monde. J'ai fait le pari de la transparence, de la mise en évidence du travail, de la mise en scène, réduite au strict nécessaire."