Le 7e long métrage d’un cinéaste confirmé, frappé par la censure de son pays

Malgré une sortie en salle confidentielle, THIS IS MY MOON en 2002, puis FLYING WITH ONE WING en 2004, emportent l’adhésion des festivals et de la critique française. L’attente du 5e film, Ini Avan, Celui qui revient est donc forte : celui-ci disparaît pourtant à peine le premier montage achevé.

Présenté en projection privée à Colombo début 2006, il est vilipendé dès le lendemain par les autorités gouvernementales puis par des milieux ultranationalistes. Parce qu’il met en scène les réalités cachées d’une société qui n’a rien d’harmonieux, "nous ne permettrons jamais à ce film d’être montré ici !" déclare à la presse le ministre de la culture sri lankais.

S’ensuivent une longue traque juridique (acteurs, producteurs et techniciens sont convoqués par la police pour tenter de confondre le cinéaste, en vain), puis un procès porté devant la Cour Suprême, où Asoka Handagama tente de faire valoir sa liberté d’artiste, sans succès.

"Le film doit être détruit !", clame le procureur général. Le visa d’exploitation lui est définitivement retiré en juillet 2007. Pour l’astreindre au silence, le voilà promu directeur de la communication de la Banque Centrale de Sri Lanka à Colombo (l’équivalent de la Banque de France) où il travaille depuis plus de 30 ans ! Après un retour au cinéma par le biais d’une comédie familiale très consensuelle, VIDHU, réalisé en 2010, Asoka Handagama reprend, avec CELUI QUI REVIENT, le fil d’une œuvre interrompue pendant 8 ans.

 

Loin des effets de mode, un grand styliste iconoclaste

Empruntant aux codes du cinéma commercial local, déroutant par ses choix musicaux et stylistiques, Asoka Handagama construit depuis une quinzaine d’années une œuvre d’une grande cohérence plastique et thématique. A partir de sujets universels (les violences sociales qui s’exercent sur l’individu, comment vivre après une guerre), ses films témoignent avec simplicité de la force morale avec laquelle des individus se battent pour se construire l’avenir qu’une société corsetée leur refuse. INI AVAN, tout aussi désarmante stylistiquement, est l’œuvre de la maturité.

 

A la découverte d’un pays et d’une immense tragédie humaine méconnue

Si le nom des Tigres Tamouls ne nous est pas inconnu, si nous avons de vagues souvenirs des tout premiers attentats suicide perpétrés dans les années 90, nous ignorons la plupart du temps les origines et les motivations d’un conflit qui a, durant presque 30 ans, ravagé un pays multiculturel de 20 Millions d’habitants, causant la mort de près de 100 000 personnes, essentiellement des civils. Le tsunami du 26 décembre 2004 ajoute de la tragédie à la tragédie. Celle-ci ne prend fin – mais pour combien de temps – qu’en mai 2009, avec la défaite du mouvement séparatiste des Tigres Tamouls face à l’armée gouvernementale sri lankaise.

Le titre original du film, INI AVAN, désigne en langue tamoule "lui", le personnage sans nom, désormais face à un avenir indéfini. Avec lui, nous allons à la rencontre des survivants qui tentent d’échapper à la spirale mafieuse de toutes les après guerres, sur tous les continents, pour reconstruire une identité, une économie et une culture, loin des sentiers battus du "village mondial".

Comme le déclarait récemment Asoka Handagama, cinghalais d’origine mais qui adopte ici le point de vue et la langue de la minorité tamoule de son pays : « Nous sommes la minorité des 99% qui ne faisons pas partie de votre monde à vous, qui ne le gouvernons pas, mais nous devrions pouvoir y prendre part, le mouvement est irréversible, nous sommes là ».

 

Laurent Aléonard, décembre 2012