Nous étions sept - Michael Kustow, Adrian Mitchell, Denis Cannan, Albert Hunt, Richard Peaslee, Sally Jacobs et moi-même - rejoints rapidement par beaucoup de ceux qui avaient été dans Marat-Sade.
Nous étions tous d’accord pour dire - à une époque où l'idée du théâtre politique était de plus en plus en vogue, et ce souvent de façon stridente - que le théâtre ne peut pas changer le monde. D’un autre côté, si l'on est proche de ce monde en évolution constante, alors le monde peut changer le théâtre. Nous prenions conscience du fait que le théâtre anglais, se débarrassant un peu de sa complaisance bourgeoise profondément enracinée, commençait à aborder les problèmes locaux, les questions de classe, les couples inadaptés, les racines cachées des complexes sexuels. Mais quel était son monde ?
Seule sur sa petite île, l'Angleterre se tenait à une distance confortable des horreurs d'une guerre dans laquelle les Américains étaient à la fois criminels et victimes.
N’était-ce vraiment pas notre affaire ? De là vint le titre - deux lettres sans ponctuation -US- les Etats-Unis ou us (nous). Nous avions de manière instinctive le sentiment que cette guerre ne pouvait pas uniquement concerner l’autre côté de la planète. C’était devenu pour nous une question brûlante.
L'ouverture du film, Tell Me Lies, basé sur US, deux ans plus tard, montre un jeune couple, Bob Lloyd et Pauline Munro. Ils regardent dans un magazine la photo d’un bébé monstrueusement mutilé au napalm et immédiatement leur vie change.
Ils se demandent - est-ce que Londres est au courant, est-ce que Londres se sent concerné ? Pour notre petite bande de la RSC (Royal Shakespeare Company), les images d’un Vietnam brûlé par le napalm étaient tout aussi choquantes. Nous avions un domaine à nous, le théâtre. Au sein du théâtre, nous constations qu’aucune pièce ne touchait à ce thème, pas même dans la pile de manuscrits chaque jour soumis au Département Littéraire par des auteurs en herbe. Alors comment agir ? La réponse était évidente. Nous avions une troupe d’acteurs à notre disposition, nous pouvions fixer une date de production.
Cela suffisait - le problème du Viêtnam pouvait être amené directement chez nous, ici, devant un public ordinaire, au lieu d'une énième Comédie des Erreurs. Mais comment ?
Nous n’avions pas de réponse, mais l’urgence était clairement notre moteur. Et nous n’étions que quelques-uns - auteurs, metteurs en scène, acteurs - à affronter ensemble le vaste inconnu.
Le thème était évident : Qu'est-ce qui se passe, et pourquoi ? Il fallait pour cela explorer tous les niveaux à la fois. La nécessité d’être prêts faisait pression, ainsi que de monter une pièce sans avoir recours aux clichés - les idées précuites de la gauche ou de la droite et des extrémistes de chaque côté. Les jugements et autres attitudes moralisatrices abondaient déjà dans les quotidiens et les hebdomadaires.
Pouvions-nous commencer par essayer d’enquêter sans juger ? Nous étions tous d'accord sur un sacrifice de base. Pour tenir nos délais et faire de notre mieux notre objectif ne pouvait être artistique. Si le produit final ne satisfaisait pas les exigences culturelles ayant motivé tant de travail par le passé, alors tant pis. Nous serions peut-être bruts, mais il était plus important d’être prêts.
Ainsi commença toute l’affaire. Des rencontres avec des fonctionnaires, des diplomates, des journalistes -dissidents, opposants, anarchistes. Improvisations tous les jours sur les histoires, les situations que nous fournissaient les nouvelles ou les acteurs explorant sans merci, en leur for intérieur, les Vietnamiens du Nord et du Sud qui les habitaient, aidés par un atelier intense, exténuant, plein de défis, avec un metteur en scène polonais alors inconnu, Grotowski. Des discussions, des débats, des fragments d’écriture par les auteurs, des croquis de la scénographe. Accueil tous les jours à l'heure du déjeuner d’un invité qui venait de rentrer d’un des points chauds du conflit. Improviser avec humour et angoisse.
Puis, petit à petit, par tâtonnements, une forme se mit à évoluer. Brûler devint l'image clé — le moine Bouddhiste s’étant immolé en protestation, le Quaker américain faisant de même sur les marches du Pentagone, ainsi que les formes anarchiques et surréalistes de contestation utilisées par les jeunes Américains comme Peins le Viêtnam sur ta bite et sors-la partout où tu vas. Ou racontant comment un jeune ouvrier agricole déversa un seau d'excréments humains sur les papiers du bureau de recrutement. Son nom était Barry Bondhus, et son acte devint une ballade narrative déchaînée d'Adrian Mitchell et Richard Peaslee.
Il devint clair que la pièce devait être un vrai spectacle, à la mode élisabéthaine que la RSC était en train de redécouvrir : le sérieux devait être animé par le vulgaire, et le sentiment d'indignation devait passer par l’utilisation provocante du scandaleux.
Sally Jacobs conçut un décor flamboyant, encadré de postes de télévision et dominé par la vaste silhouette d'un pilote américain mort survolant l’avant-scène, son pantalon crevé par un pénis géant en forme de bombe. Ce qui amena notre doux régisseur, après plusieurs nuits sans sommeil, à nous dénoncer secrètement pour obscénité au Lord Chambellan, le censeur de l’époque. De même, l’ambassade américaine envoya des représentants auprès des Gouverneurs de la RSC pour tâter le terrain et voir si l'on pouvait nous interdire. Le Lord Chambellan convoqua le Président des Gouverneurs dans son bureau, déterminé qu’il était à mettre un terme au spectacle. Il le regarda fixement et lui posa une question suggestive :
Avez-vous vu une répétition de cette pièce ?
Oui.
A votre avis, si l'ambassadeur américain assiste à cette performance, quittera-t-il le théâtre avant la fin ?
Un long silence
Non, monsieur. Pas s’il reste jusqua la fin.
L’élégance de cette réponse d’un gentleman anglais à un autre mena à un souriant
Allez-y !
La soirée se divisa en deux parties. La première fut un collage de contradictions, la deuxième un dialogue concentré écrit pas Denis Cannan et joué par Glenda Jackson sur le thème de l’immolation de soi comme protestation.
La fin de la pièce surgit naturellement, inévitablement. Nous lâchâmes des papillons vivants dans l’auditorium - une image pleine de charme et de joie. Puis Bob Lloyd s’empara d’un papillon, sortit son briquet et approcha lentement le papillon de la flamme, la flamme détruisant ce minuscule fragment blanc de vie. Bien sûr, il s’agissait seulement pour nous d’un papier blanc plié en deux. C'était un tour, un truc, et cela marcha ; pour le public, le choc fut total. Personne ne pouvait bouger. Le silence fut brisé par un critique scandalisé, dont la ligne politique n’avait pas été suivie, qui cria : Est-ce vous qui nous attendez ou nous qui vous attendons ? Et une fois, une voix pleine de colère s'écria : « Vas-y ! Fais-le MAINTENANT.»
Immédiatement, une dame bondit sur scène, arracha le papier de la main de Bob, et cria « Voyez, on peut toujours faire quelque chose !»
Pour citer Bob : Elle ne pouvait pas mettre un terme à la guerre du Viêtnam. Mais elle pouvait mettre un terme à un acte de cruauté se passant dans un théâtre londonien. Mais le plus important était que presque tous les soirs, après un silence qui durait parfois jusqu'à quinze minutes, quelqu’un parlait. Ce qui menait à une discussion, née de cette réflexion longue et silencieuse, d'une qualité que je n’avais jamais rencontrée jusque-là, à cette époque jonchée de clichés faciles. On affrontait ses contradictions, on reconsidérait ses comportements.
Atteindre ce stade avait été notre espoir, notre objectif.
L'espace d’un instant, le théâtre politique était devenu réalité.
(...)
Peter Brook, Février - avril 2012
(extrait de l'ouvrage "Peter Brook et le Vietnam, Tell Me Lies", Severine Waemare et Gilles Duval, Collection des Fondations Technicolor et Gan")