Avant que vous n’en fassiez une pièce, puis un film, le Mahabharata était presque inconnu en Occident. Que représente exactement pour vous cette légende ?

Chaque jour, des milliers de personnes imaginent des milliers d’histoires. Si l’une d’elles se propage pendant des milliers d’années, c’est qu’elle continue comme une pierre radioactive à déverser un philtre dans le coeur des hommes. Œuvre d’un poète, le Mahabharata est un livre d’enseignement, qui traite de la genèse et de la vie des hommes à une époque où nul n’imaginait qu’au-delà des Indes il existait d’autres mondes. L’étonnant est qu'il ne s'agit pas d’une Bible, laquelle comporte des quantités d’histoires successives, mais d’un seul et unique drame, pris de son origine à sa fin, et que ce mythe magnifique attendait, ignoré hors de l’Inde, celui qui avait la chance de le découvrir.

Votre Mahabharata s’achève après une grande tuerie, qui révèle une vision pessimiste de l'avenir. Or les plus récents bouleversements de l'actualité montrent qu’en histoire le pire n’est pas du tout automatique.

Vous vous trompez : le Mahabharata ne se termine pas par la bataille mais par la transmission de l'enseignement du Livre à un jeune auditeur ; grâce à lui, l’aventure humaine recommencera, en mieux. Toute impression de pessimisme est absente à la lecture du Livre, car la bataille y est décrite comme un moment de grande splendeur, dans un éblouissement d’armes magnifiques et d’éléphants caparaçonnés d’or étincelant. Récemment, à Bengalore où nous montrions le film, on nous a reproché d’avoir ôté l’aspect splendide de la guerre. J’ai répondu qu’il y avait pour moi une seule raison à ce choix : nous avons connu trop de guerres pour leur trouver encore quelque splendeur. Un chercheur s’est alors levé pour expliquer qu’au cours de toutes nouvelles fouilles on avait retrouvé le champ de bataille concerné et qu’il n’y avait eu ni éléphants chamarrés ni armes de parade, mais un affrontement obscur, cruel et sans merci, tout à fait comparable à celui du film.

Etrangement, le style du Mahabharata, épopée purement orientale, évoque beaucoup celui de Shakespeare. Est-ce un effet de votre adaptation?

Pas du tout. Toute la ressemblance qui est grande en effet, vient de ce que les personnages de Shakespeare sont les seuls dans toute l’histoire du théâtre à se situer hors de tout comportement moral. On se retrouve devant des êtres complètement contradictoires, dans un point de vue identique à celui du Mahabharata, qui est celui de l’hindouisme, pour qui il n’y a pas de bien ni de mal mais des relations beaucoup plus compliquées. Le christianisme originel connaissait lui aussi cette fluidité, cette subtilité, avant l’intervention du fameux Manès, ou Mani, inventeur de la lutte perpétuelle entre un dieu et des démons. C’est Maniqui a récrit toute l’histoire du point de vue du bien et du mal, en la sclérosant complètement. La force du Mahabharata, comme de Shakespeare, c’est que le mouvement s’y développe sans cesse, empêchant le mythe de se développer, de devenir dogme. Le point est important, car il s’agit d’une œuvre utilitaire : le jeune homme à qui le poète a voulu raconter l’histoire des Pandaras va devenir roi. Le livre est fait pour qu’il connaisse l’histoire de sa race. Si on osait le réduire à un slogan, on écrirait : "le Mahabharata, ou comment apprendre à devenir un bon roi". C'est cet itinéraire intérieur qu’on appelle le darma. Pour que la justice règne, il faut passer par une école. Le drame de la politique aujourd'hui, c’est que n'importe qui peut prendre le pouvoir, par la force, sans formation.

Sa Majestée des mouches, le Roi Lear, Rencontre avec des hommes remarquables, sans parler de Coriolm, Timon d’Athènes et des autres Shakespeare que vous avez montés, la plus grande partie de votre œuvre est consacrée à montrer les rapports du pouvoir et des intellectuels. Comment jugez-vous, ne serait-ce que sur le plan esthétique, cette révolution de 1989 qui a vu, en Tchécoslovaquie, un dramaturge accéda au pouvoir?

D'abord, je voudrais dire que ce qui m'étonne dans ces bouleversements, c'est qu'on ait pu les trouver étonnants. Comment être surpris qu'à la fin des étés il y ait des orages ? Le drame des idéologies est celui de certaines religions : nées pour lutter contre les injustices, elles se figent en un schéma simplificateur, qui se durcit, se durcit jusqu’à s'effondrer en un bloc, comme s'est effondre l'Empire inca, détruit par une poignée d'hommes. Un jour, le jeu des cartes change, on redistribue le paquet et on recommence très vite à tout réduire à un schéma : la forme se précise, le danger apparaît Le seul moment merveilleux des révolutions, c'est celui de l’effondrement, qui libère une immense énergie. Le remède à la sclérose, c'est la connaissance. On peut donc attendre d'un intellectuel savant comme Havel une plus grande résistance à la sclérose. Peut-être a-t-il compris les limites du nouveau dieu, du siècle qui croit que la lucidité est intellect pur. La vraie lucidité va beaucoup plus loin que le raisonnement mathématique. Elle est aussi souvenir du passé, image et poésie : la transmission d’histoires, qui est le métier même de Havel le dramaturge, est le meilleur moyen, et le plus agréable, d'accéder à la lucidité. Le problème est d'éviter de confondre son propre bien avec celui de ses concitoyens, comme M. Ceausescu ou certains metteurs en scène, qui manipulent leurs collaborateurs "pour le plus grand bien de l'œuvre commune", autrement dit en fonction de leur propre intérêt.

Est-ce pour échapper à cette tentation que vous-mème avez fui la bonne société anglaise dont vous étiez un représentant typique ?

Je me sens toujours très anglais, j'aime beaucoup Londres, j'ai vécu avec délice la grande libération du théâtre britannique, mais je n’ai jamais pu me résoudre à faire partie de ce qu'on appelle "le monde du spectacle" .Je ne serai pas enterré à l'abbaye de Westminster comme Laurence Olivier. Ma vraie nature est celle d'un voyageur. J'ai labouré tous les champs, y compris le boulevard et la comédie musicale. Mais dès qu'un style prend forme, je sens qu'il expulse la vie. Chaque fois qu'on emploie ce cliché du journalisme "l’univers d’un auteur", je suis peiné. L'univers, c'est immense, c’est autre chose qu’une salle de bains. En fait, il faut être perméable, poreux, laisser toujours entrer en soi l'air extérieur. On doit pouvoir y arriver dans un spectacle, exactement comme Bonnard a laissé l'univers entrer dans sa peinture.

Propos recueillis par Alain Riou, dans le Nouvel Observateur, le 18/01/1990