Quelle est l’origine du film ?
Pascal Arnold. La sexualité est une thématique qui nous intéresse depuis toujours. On s’est dit : pourquoi ne pas en faire le sujet d’un film ? Proposer une représentation de la sexualité qui implique des personnages dans leur vie intime, avec leurs émotions et leurs maladresses. Montrer ce qu’est la réalité de l’acte d’amour. Offrir, en somme, une alternative à la perception qu’en donne l’industrie du porno. Et aussi, l’envie de célébrer le sexe à tous les âges.
Jean-Marc Barr. Et pousser cette représentation de la sexualité en ne simulant pas les actes.
D’où est venue l’idée de cette chronique familiale ?
Pascal Arnold. D’une anecdote que m’avait racontée une amie. Son fils s’était fait prendre au lycée en train de se filmer pendant qu’il se masturbait en classe. Comme le personnage de la mère de Romain dans le film, elle a été convoquée par le proviseur. Et a réalisé qu’elle ne connaissait absolument rien de la vie sexuelle de sa progéniture.
Jean-Marc Barr. Il y a eu d’autres témoignages de proches. Peu à peu, nous avons bâti une famille lambda plutôt solaire et optimiste qui s’interroge sur le plaisir. Comment en prendre ? En donner ? C’est ce dont témoigne le film, tout cela dans une énergie de comédie légère.
Alertée par la situation, la mère du film n’a de cesse qu'elle n'ait compris ce qui se passe sous son toit en la matière.
Pascal Arnold. Oui, parce que la famille ne communique pas là-dessus : c’est tabou. On vit dans une époque où tout est à portée de main mais où, paradoxalement, il y a un énorme déficit de communication sur le sexe. Du coup, la mère se met en tête de comprendre ce qui se passe autour d’elle. Comment son beau-père, qui est veuf, vit-il sa sexualité ? Ses fils? Sa fille ? Son mari ?
Jean-Marc Barr. C’est une sorte de Marianne.
Pascal Arnold. Elle rend parfaitement compte de l’hypocrisie actuelle. Aujourd’hui, tout le monde, de 7 à 77 ans, a accès aux images pornographiques sur le net. Pour autant, les gens ne dialoguent pas ou peu.
A-t-il été difficile de convaincre les interprètes de jouer le jeu ?
Pascal Arnold. Dans ce film particulièrement (mais c’est aussi vrai pour les précédents), nous refusons de prendre les gens pour des imbéciles : il s’agissait de déclencher un effet miroir chez le spectateur, provoquer des questions. A chacun ensuite de se positionner. Il était indispensable que les acteurs s’engagent physiquement dans l’aventure.
Comment les avez-vous trouvés ?
Pascal Arnold. J’avais repéré Mathias Melloul, qui interprète Romain, le personnage principal, dès l’écriture. Pour le reste, ça a été un très long travail de casting – entre 5 et 6 mois. Par chance, les acteurs que nous avons retenus étaient tous concernés par le sujet, très militants. Ils avaient vu notre travail et ont compris que nous recherchions l’émotion. Et c’est ce qu’ils nous ont donné. Jean-Marc et moi avons beaucoup parlé avec eux, à tous les stades du film. Nous ne les avons pas piégés, manipulés, et pas d’essais physiques avec les acteurs pour constater s’ils pouvaient bander devant une caméra ! Ni avec les actrices.
Jean-Marc Barr. On avait une espèce de pacte : on se jetait à l’eau ensemble, on découvrait ensemble. Surtout, il s’agissait que chacun des comédiens porte en lui la charge émotionnelle de son personnage. Et que lorsqu’on voit l’érection, ce n’est pas « joué » mais réellement vécu. Pour eux, l’implication était autant physique que mentale.
Pascal Arnold. Nous croyons au pouvoir de l’image. C’est peut être naïf, un peu innocent, mais on assume. Il y a une dimension docu-fiction dans les scènes sexuelles assez troublantes.
Parlez-nous du tournage.
Pascal Arnold. L’équipe était obligatoirement réduite - il ne fallait pas qu’il y ait de mauvais regard. Pour toutes les scènes intimes, nous étions cinq sur le plateau : Olivier Touche, l’ingénieur du son (tout le film est en son direct), le perchman, le chef op , Jean-Marc et moi.
On imagine que vous avez fait peu de prises.
Pascal Arnold. Nous en avons fait, au contraire, beaucoup. Pour la scène emblématique de la « première fois » de Romain avec Coralie, par exemple, il y a 14 plans différents. Le film donne un aspect sur le vif très naturel, en réalité, il est très découpé.
Jean-Marc Barr. Il était très important de souligner les différences d’énergie des générations que nous filmions. Bien avant le tournage des scènes de sexe, Pascal avait écrit des nouvelles dans cette optique à chacun des acteurs. Il leur a aussi montré des photos de danse. Cela donne du rythme à leur jeu. Et évite au spectateur de décrocher.
C’était un risque.
Pascal Arnold. Non, parce qu’on ne fait pas l’amour de la même façon à 18 ans, à 25, en pleine passion sexuelle, à 40 alors qu’on est en couple depuis vingt ans, ou à 75 ans. La plus grande difficulté était de filmer le couple de 25 ans, le plus sexuel finalement. Là, on risquait d’être répétitif. C’est pour ça qu’on le filme dans la nature puis, quand même, dans une chambre.
Ils dégagent une incroyable sensualité.
Jean-Marc Barr. C’est ce qu’on désirait. On découvre ce couple au moment où son histoire démarre : il s’agit alors d’une attirance purement sexuelle, d’une entente physique parfaite. Puis l’émotion arrive, et enfin l’amour.
Pascal Arnold. Cela nous plaisait que leur relation s’entame physiquement, sur une dynamique de pulsions pour éventuellement déboucher sur des sentiments. Sexe et amour ne vont pas forcément toujours de pair.
Du jeune Romain, qui se languit de passer à l’acte, au grand père qui a recours au service d’une prostituée, vous balayez un spectre de situations incroyable.
Pascal Arnold. Il n’était évidemment pas question d’établir un catalogue. Mais à partir du moment où nous prenions six personnages d’âges et de sexes différents, il était fatal de tomber sur des situations contrastées.
Avant de sauter le pas avec Coralie, Romain, par exemple, a recours au portable pour se filmer - et se montrer. On comprend vite que c’est un jeu, un défi. Toute sa classe, filles et garçons, y passe et chacun se met des notes.
Pascal Arnold. Le portable est un nouvel outil, donc un nouvel objet de questionnement sur la représentation de la sexualité. Dans cette scène, on n’est ni dans les critères du porno ni vraiment dans ceux de la performance. La situation, en l’occurrence, correspond à un âge précis. C’est l’âge où les ados ont envie de s’exhiber et de communiquer, ils s’échangent leurs vidéos.
Il y a un côté très joyeux dans Chroniques… : la manière dont vous traitez les relations tarifées du grand-père, le regard soudain rassuré que porte sa belle-fille sur lui et le chant d’amour de la prostituée pour les hommes.
Jean-Marc Barr. Beaucoup de préjugés concernant le sexe reviennent en force, notamment le débat actuel autour de la prostitution.
Pascal Arnold. On fait des pas en arrière. On ne dit jamais assez que la sexualité se doit d’être un espace de liberté individuelle. Qu’est-ce qu’il nous reste sinon aujourd’hui ?
Jean-Marc Barr. A partir du moment où deux ou plusieurs personnes sont mutuellement consentantes, où est le mal ?
On sent que les parents forment un couple harmonieux. Pour autant, ils ne s’exemptent pas de questions : la routine et la vieillesse les taraudent aussi.
Jean-Marc Barr. Ils se posent les bonnes questions : est-ce que la sexualité s’arrête avec le temps ? Je mets au défi quiconque, entre 40 et 55 ans, homme ou femme, de ne pas s’interroger là-dessus.
Pascal Arnold. Sur les effets du temps sur les corps aussi. Le couple est l’entité où l’on devrait communiquer le plus. Or c’est souvent précisément l’endroit où la parole est la plus rare. Ca bloque. Culturellement, on en reste sur les apparences et les performances. Parler de l’intime fait encore peur. Par exemple, on évoque beaucoup moins la contraception aujourd’hui qu’on ne le faisait il y a encore quelques années. C’est aussi une question que nous abordons dans Chroniques…
Le film sort en salles dans une version que vous appelez « sensuelle ». Mais une autre version, sexuelle, celle-là, sera diffusée en VOD.
Pascal Arnold. On l’appelle « sensuelle » pour échapper à la grammaire du porno qui différencie le hard du soft. Il y aura effectivement plusieurs exploitations du film, on ne se sert pas assez de tous les supports dont nous bénéficions aujourd’hui. Celle qui sort en salles, accessible dès 12 ans, et qui permet un positionnement du film en cohérence avec son propos, sexualité et famille. La seconde version comporte cinq minutes de plus, le montage des scènes sexuelles est entièrement différent mais dans la même dynamique filmique, on y voit les sexes en érection et les pénétrations. Elle sera donc interdite au moins de 16 ans. Il y a une hypocrisie questionnante autour de la censure : en 2012, on tolère de voir des centaines personnes se faire tuer dans un film « d’entertainment » mais on refuse de montrer un sexe en érection ! Il y a un incroyable regain de frilosité à ce sujet. Les cinéastes des années 70 avaient plus de latitude.
Chroniques sexuelles d’une famille d’aujourd’hui est le sixième film que vous réalisez ensemble. On a le sentiment que vous voulez pousser toujours davantage les murs.
Jean-Marc Barr. On essaie de préserver notre indépendance et une certaine liberté éditoriale. C’est la seule façon de vivre notre désir de cinéma. On tente de rester dans une cohérence économique avec des budgets autour de 500 000 euros par film. Notre société de production existe depuis 14 ans, et notre chance est que nos films se vendent bien à l’international. Chroniques sexuelles… vient d’être acheté par IFC, un distributeur américain important.
Pascal Arnold. Pour ce film, au sujet soi-disant scabreux, seul Canal + nous a vraiment soutenus, et sans l’arrivée d’un coproducteur, Monkey Pack Films, après un premier montage, nous aurions eu du mal à le terminer. Les autres partenaires éventuels bloquaient tous sur le fait que les actes sexuels n’étaient pas simulés… mais comment célébrer la sexualité sans sexe ?