Natür Therapy suit la crise existentielle d’un homme, mais est-ce pour autant une étude psychologique de la masculinité ?
Je savais qu’en faisant un film sur un homme allant à la recherche de lui-même, il risquait d’être catégorisé comme une étude de la masculinité. Or, je visais à englober l’humanité à travers Martin, les êtres humains quels qu’ils soient. Qu’on soit un homme, une femme ou un enfant, il arrive toujours un moment de solitude où résonne une voix intérieure qu’on ne partage pas avec les autres. C’est ce phénomène existentiel que je voulais explorer avec Natür Therapy et non une identité sexuelle. D’ailleurs avant que je finisse par me décider de jouer Martin, j’ai longtemps pensé à en faire un personnage féminin...
D’où est venue cette idée de voix intérieure ?
Elle est arrivée très tôt dans le processus. J’ai toujours voulu faire un film sur un homme seul en pleine nature. J’avais travaillé dans ce sens sur mon film précédent, The Mountain où à l’arrivée il n’y a que deux personnages. Tout au long du tournage, je me disais «Est-ce que je ne peux pas faire encore plus simple, plus épuré à l’avenir ?»
J’ai donc réduit le nombre de personnages sur Natür Therapy. Mais s’est ensuite posée la question de savoir ce que j’allais faire de cet homme, comment j’allais le faire interagir avec le spectateur. C’est là qu’est apparue cette idée de voix-off qui serait à la fois une porte d’accès à son esprit et le moteur de la dramaturgie.
Pour autant, cette voix-off finit par disparaître...
C’était le seul moyen de laisser de la place au spectateur, qu’il calque ses propres pensées sur cette histoire. Par ailleurs, il y avait la volonté de garder toute son attention : une fois que l’on s’est habitué à cette voix-off, la faire disparaître provoquait une sorte de suspense...
Martin n’est cependant pas le seul personnage à l’écran. Natür Therapy est traversé par d’autres. On entend même à un moment la voix-off de sa femme...
Il y a eu des phases du scénario où il n’y avait que Martin et sa voix-off. Je pensais que le flot de cette voix serait suffisant pour incarner une crise existentielle et sa prise de conscience. C’était une fausse bonne idée. On s’en est d’ailleurs aperçu quand on a commencé à enregistrer cette voix-off. Elle apparaissait soudain trop littérale, trop directive. Il fallait étoffer le personnage de Martin, je ne pouvais pas l’introduire directement dans cette nature, il était nécessaire que je montre d’où il vient, son environnement quotidien, ses collègues, sa famille.
Cette histoire ne pouvait se construire qu’avec cette base, expliquant à quel point Martin n’est pas un « animal social », ce qui allait le pousser à cette escapade en nature, ne serait-ce que pour trouver une liberté physique, de mouvement.
Et au-delà de ça, le concept de départ ne suffisait pas, il fallait trouver des manières de relancer les situations ou l’attention du spectateur. D’où ces images mentales ou l’irruption de la voix de sa femme. Je me suis d’ailleurs posé la question de la place à lui donner, mais la rendre plus présente à l’écran aurait sans doute amené à parler de sa propre solitude, ses propres angoisses. Cela n’aurait pas été le même film : je tenais à insister sur le fait que si cette épouse parait distante, elle peut aussi être une balise pour Martin, elle peut être à son écoute s’il décide d’aller vers elle. C’est bien lui qui a un problème à régler, pas les autres.
Comment filmer une histoire aussi minimaliste, intime dans un cadre aussi majestueux que la nature norvégienne à perte de vue ?
La nature a été un appui. J’ai cherché le maximum de paysages différents, pour ne pas enfermer Martin dans un seul type de paysage, afin de les faire résonner avec sa réflexion, ou les différentes humeurs par lesquelles il passe. L’avantage d’être dans les montagnes est que l’on peut facilement trouver des décors naturels ou des panoramas très différents les uns des autres. Curieusement, c’est plus la ville qui a été compliquée à trouver.
On a eu la chance de tomber sur Mosjøen. C’est un endroit situé entre deux montagnes, en dessous d’un fjord. Ca lui donnait un côté en vase clos, limite claustrophobe parfait pour cette histoire. Tout comme sa taille : on n’aurait pas pu filmer à Oslo, parce qu’on y respire, qu’il y a suffisamment d’espace pour ne pas se sentir entassé les uns sur les autres. Il fallait une petite ville, où les gens sont en permanence dans la communauté, où l’on ne peut exister socialement que dans un esprit de performance ou de compétition.
L’idée était de placer un homme dans des environnements différents. Mais aussi dans une certaine manière le spectateur qui alterne le point de vue extérieur, comme s’il accompagnait Martin à son insu, et celui, intérieur lorsqu’il entre dans son cerveau. Mais pour que cette alternance fonctionne, il n’était pas question de faire de cette nature un ennemi de Martin mais son guide.
Diriez-vous que la nature le pousse, l’éveille à une certaine spiritualité ?
Il y a de ça, même si mon film n’est ni religieux ni mystique. Cette forêt est un révélateur malgré elle. Lorsque Martin y pénètre, il est encore dans le déni, à rejeter la faute de son mal-être sur les autres. Ce n’est que sur la durée que la nature commence à avoir un effet sur lui, ce n’est qu’au second jour qu’il se rend compte qu’elle l’entoure, qu’il est seul dans cette forêt, qu’il n’aura pas d’autre échappatoire que de se confronter à ses névroses.
Quand on passe suffisamment de temps seul dans un endroit, l’espace extérieur commence à avoir un impact sur votre espace intérieur. Je n’ai pas tant pensé à une forme de spiritualité qu’à la manière dont l’environnement où on se trouve modifie votre perception des choses. Je l’ai expérimenté moi-même : je vis dans un quartier d’Oslo à moins de vingt minutes d’une forêt. Selon que je sois en ville ou dans la nature, mes pensées ne sont pas les mêmes. Et il faut du temps pour passer d’un mode à l’autre: combien de fois m’est-il arrivé d’avoir envie d’aller dans cette forêt pour me poser au bord de son lac et de m’apercevoir que je l’avais dépassé parce que j’étais encore plongé dans ce qui m’occupe l’esprit quand je suis en ville ?
Vous avez fait des répétitions du tournage avec un autre acteur. Qu’est ce qui vous a décidé à jouer Martin vous-même ? Cherchiez-vous à vous confronter à vos propres névroses ?
Cela n’a rien à voir avec de l’autobiographie, mais pour que les spectateurs puissent croire à cette histoire, s’identifier à Martin, elle ne pouvait qu’être d’une sincérité à toute épreuve. Ca a été une épreuve bien plus redoutable que de jouer ce rôle. Je me suis progressivement fait à l’idée qu’il fallait au nom de cette sincérité assumer pleinement la chose en étant aussi devant la caméra. Qu’il fallait être honnête jusqu’au bout.
Est-ce cette sincérité qui contribue tant à l’humour du film ?
C’était très important pour moi qu’on puisse rire dans ce film. De Martin comme des situations. Sans cette distance, Natür Therapy serait vite irrespirable. Sans compter que ça allait dans le sens d’une humanité que je voulais donner à cet homme, pour qu’une empathie soit possible avec lui. Ca rejoignait par ailleurs la simplicité que je recherchais dès le départ : les différentes humeurs de Martin auraient pu se manifester via des obstacles ou des épreuves à franchir dans cette nature, mais passer par l’humour permettait des variations beaucoup moins artificielles, ou simplement le rapprocher de « monsieur tout le monde », parce que la vie n’est jamais unilatérale, c’est une variation permanente d’états.
La perception de la fin du film dépend d’ailleurs de l’état du spectateur. Certains y verront un happy-end, d’autres un retour au point de départ, à l’état mental initial de Martin...
Cette fin est en phase avec le ton du film qui fait des allers-retours entre l’euphorie et la mélancolie. Mes deux longs-métrages précédents tiraient plus vers une veine ironique, voire la comédie. Avec Natür Therapy, j’ai voulu revenir au ton de mes courts-métrages qui jouaient sur ces variations. Qui plus est, une structure aussi minimaliste ne pouvait fonctionner que si elle était enrichie par des changements de ton.
Il m’est effectivement arrivé de recueillir des impressions très différentes à la fin de projections du film. Untel m’a dit qu’il était soulagé que Martin aille mieux, un autre qu’il trouvait cette fin très triste parce que Martin allait replonger en crise. Cette fin est volontairement ouverte, parce que je me voyais mal donner des réponses toutes faites à ce genre de situation que chacun gère à sa manière.
Pour moi, cette conclusion est douce-amère: je crois que Martin a été transformé par son week-end en forêt. Mais que son plus gros challenge est devant lui, qu’il va falloir qu’il ait maintenant le courage de prendre des décisions pour que sa vie change vraiment...