Quel a été le point de départ de ce film Poupées d'argile ?

Une observation, dans l'immeuble où j'habite, j'ai vu grandir une jolie bonne. Elle m'avait sans cesse interpellé. Elle avait des yeux plein de lumière intelligente et un jour, elle a disparu. Alors tout le monde y est allé de son scénario. Et là, je suis revenu à mon passé, à ma famille, pour écrire des personnages qui pouvaient s'intégrer à mon univers.

Vous traitez à nouveau la délicate question de la place de la femme dans la société tunisienne...

Entre autre, mais la condition d'Omrane n'est pas à envier. Je donne aux filles le rôle actif. Je crois profondément au rôle de la femme qui va enfanter le nouvel homme. Comme cela s'est passé en Europe, grâce au féminisme. Mais chez nous, ce n'est pas l'urgence.

Dans Poupées d'argile, on retrouve aussi les thèmes que vous abordez déjà dans L'Homme de cendre. Cette exploitation des enfants comme des esclaves est ainsi un thème récurrent, mais sans en faire un film à thèse.

Tous mes films parlent de l'humiliation des gens, comment on les casse. Ce sont tous des personnages blessés. Je ne voulais pas être démonstratif. Je voulais que cela reste au niveau de l'émotion : aller dans la profondeur et la solitude des personnages, sans explication. J'ai enlevé des scènes trop démonstratives : je préfère que le spectateur s'explique lui-même les choses. Dans L'Homme de cendre il s'agit de vrais flash-backs de leur enfance. Ici, c'est le personnage enfant qui est le flash-back du personnage adulte et l'inverse. C'est une astuce dramaturgique pour couvrir toute une vie.

L'ambivalence et la cassure d'Omrane prend beaucoup de place dans votre film.

Je poursuis depuis L'Homme de cendre la même idée que la force de l'homme arabe est un mythe. Ces deux filles se rebellent et vont pousser Omrane à prendre conscience et à changer. Il exprime sa douleur dans ses cris comme dans ses silences, ses crises comme ses saoûleries. Mes personnages masculins ne sont jamais tranchés. Ils sont dans le doute, partagés, avec un côté féminin et enfant.

La force du cinéma ou de la littérature est de proposer des personnages différents mais qui ont tous les repères de la réalité. Je voudrais que le spectateur soit pris au piège de s'identifier à des personnages qui ne sont pas valorisants. C'était le cas dans Bezness : il se voit dans une image dévalorisante mais qu'il est obligé d'aimer parce qu'elle est touchante. Il se surprend à aimer un personnage qu'il n'aime pas dans la vie. L'Homme de cendre donnait le statut de héros à des personnages qui peuvent le devenir. Ce n'est pas le cas ici : ils sont au bas de l'échelle, oubliés. Ils sont victimes de cette féodalité diffuse dans les rapports capitalistes sociaux. Ils sont à la fois méprisés et nécessaires.

Dans une scène, on voit Omrane au balcon, une bouteille de vin à la main alors que la voix du muezzin retentit. Cette image était-elle destinée à choquer ?

Je ne le fais pas pour choquer ou pour provoquer. Ce n'est pas parce qu'il y a une mosquée à quelques mètres de chez vous que vous allez vous abstenir de boire. Et puis moi, j'utilise la religion comme un archaïsme absurde. Omrane est un homme qui noie son chagrin et sa détresse dans l'alcool et dans le tabac. Boire, pour lui, ce n'est pas une partie de plaisir. C'est quelqu'un qui a raté sa vie, qui a, à ses côtés, une fille formidable qui l'aime et qu'il aime, mais il passe complètement à côté de cette voie de salut qui s'offre à lui. C'est un castré qui n'arrive pas à trouver la paix. Le vin, pour lui, c'est un compagnon nécessaire, un exutoire vital.

Vous accordez une grande importance aux personnages secondaires, comme cet homme du bar.

Ce rôle est un hommage à Hamadi Laghbabi, qui fut l'un des plus grands danseurs tunisiens. Il a maintenant 75 ans et joue son propre rôle. Socialement, il était rejeté parce qu'il était homosexuel, tare insurmontable dans une société musulmane où pourtant la danse est très féminisée. Il a eu la force et le courage de re-danser pour moi. C'est une des mémoires de la Tunisie. C'est cette Tunisie oubliée qui m'intéresse : on n'a pas le droit d'oublier ces gens-là !

Vous considérez-vous comme un cinéaste engagé ?

Il faut s'entendre sur ce mot "engagement". Je n'aime pas ce qualificatif d'engagé car il ne fonctionne pas au niveau des émotions. Je suis un témoin, je lève le voile sur la société, je dévoile ce qui est caché. Je suis un révélateur. Puisque le cinéma "c'est l'art de montrer" (Serge Daneyl) il faut montrer ce qui n'est pas public. Je débusque les enclaves féodales et toutes les formes d'archaïsme dans nos sociétés qui tendent plutôt à maquiller cela en modernité.