Qu’est-ce qui vous a décidé à accepter le rôle d’Anna ?
J’ai tout de suite trouvé l’histoire magnifique. Et lorsque j’ai rencontré Jacques Deschamps, quelques jours après avoir lu le scénario, mon enthousiasme ne s’est pas démenti. On s’est vu plusieurs fois, nous avons parlé du rôle. Ce qui m’a séduit, ce sont ces personnages troubles, difficiles à cerner, anti-conventionnels. Pourtant, ils sont traversés par des sentiments que tout le monde a éprouvés. Leurs situations peuvent sembler cocasses, délirantes, mais la manière dont le film les enchaîne de manière très dramatique était intéressante.
Quelles étaient les directives d’interprétation pour le rôle d’Anna ?
Jacques voulait que ce soit un personnage un peu sauvage : une jeune fille qui n’est pas policée, n’a pas vraiment reçu d’éducation. Elle n’a pas été encadrée pendant son enfance, n’a pas connu d’autorité. Peut-être cherche-t-elle d’ailleurs cet encadrement qui lui a manqué. C’était un peu la même chose dans le travail : j’essayais d’être très libre dans mon jeu, car je savais que Jacques allait fixer lui-même les limites à ne pas dépasser. Il me ramènerait vers le personnage : quelqu’un d’assez enfantin, mais qui n’a pas eu une vie très facile. C’est pourquoi, malgré son besoin d’affection, elle dégage une certaine âpreté...
Finalement, on en apprend assez peu sur elle, c’est un personnage dont l’identité est assez trouble...
Oui, mais je crois que le film nous dit ce qu’on a besoin de savoir : que son enfance n’a pas dû être très heureuse, qu’elle n’a pas eu de père, que sa mère est morte et qu’elle vit dans une HLM. Cela suffit à mon avis à donner l’idée d’une certaine instabilité. Elle arrive dans cette maison, et se demande pourquoi elle n’a pas eu droit à cette vie.
Pensez-vous qu’elle a le sentiment d’une vie volée ?
Peut-être, mais le film a joué sur quelque chose de plus trouble, qui est le doute du personnage. Elle se pose encore trop de questions pour éprouver un sentiment d’injustice et de colère : elle ne sait pas très bien quelle est sa place, elle se demande constamment si Henri est son père. C’est un personnage qui cherche d’où elle vient. Henri, même s'il n’est pas son vrai père, l’aide en lui disant que chacun a un endroit, et qu’il faut le trouver.
Anna est un "personnage à vif", incapable de cacher ses émotions.
Je sais que je ne peux pas cacher les choses, qu’on peut lire facilement à travers moi. Evidemment, je l’utilise dans le jeu. Je crois que je travaille de manière essentiellement instinctive. Anna, qui a une identité encore très mouvante, est un rôle qui me laissait une marge de manoeuvre, et mon jeu reposait beaucoup sur l’inspiration du moment.
Pourtant le jeu des acteurs donne l’impression d’avoir été très étudié et contrôlé...
Oui, nous avons beaucoup travaillé. Jacques nous parlait beaucoup, il me décrivait pour chaque scène l’état du personnage. Avec François Berléand, nous éprouvions un grand plaisir à jouer ensemble, à être dirigés par Jacques. Nos recherches étaient aussi très ludiques. Plus les personnages existent, ont une vraie épaisseur, plus le jeu peut être libre et varié. Les personnages du film ne sont pas détruits par ce qui les fragilise. Ils réagissent, sont actifs, et c’est ce qui les rend vivants et émouvants. Nous savions que nous pouvions compter sur Jacques, qui est très rigoureux, pour les faire exister. Cela nous a permis d’expérimenter et de nous amuser.