Pourquoi y a-t-il tant de personnages dans All or nothing ?
Mike Leigh : Quand je vois une foule, pour moi, ce n’est pas une masse mais des milliers d’individus. Dans mes films, c’est le même raisonnement. J’ai envie de voir comment les gens se comportent, vraiment, pas comme le feraient des personnages inventés pour faire fonctionner une histoire. Je pense que ma responsabilité de cinéaste, c’est de mettre à l’écran la société, et de l’impliquer, et ça passe par toutes ces personnes que je filme pendant plus de deux heures.
On vous a reproché d’appuyer un peu trop sur le même clou. Le clou du misérabilisme…
Je me demande quelle expérience de la vie ont ceux qui émettent cette critique. Peut-être voient-ils trop de divertissements ? C’est vrai que je ne fais pas de films pour les gens obsédés par la mode et par les stars mais pour ceux qui veulent avoir un reflet lucide du monde.
Pourtant votre précédent film, Topsy-Turvy se passait au xixe siècle et avait comme héros deux compositeurs d’opérettes…
Mais derrière les costumes d’époque, ce que je filme, ce sont toujours les mêmes préoccupations : les conditions de travail, les relations humaines, notre goût à nous dissimuler derrière un masque, la responsabilité d’avoir un enfant ou pas, l’engagement… Avec les mêmes thèmes, je cherche, à chaque fois, à aller de l’avant. Dire que All or Nothing est monocorde, c’est ne pas voir ce qu’apportent comme nuances extraordinaires tous les comédiens. Et c’est un film différent de tous les autres : pour la première fois, j’ai un héros qui fait une sorte de voyage intérieur et, à travers son cheminement, se glisse un thème que je n’avais jamais traité : l’amour qui, parti à la dérive, se perd, et trouve soudain le moyen de se reconstruire.
Depuis trente ans, vous travaillez de façon très particulière avec les comédiens : vous leur demandez d’improviser ?
Oui, parce que c’est la seule façon que je connais de me débarrasser des conventions d’un scénario. Mes scripts ne sont jamais définitivement établis. En cela, tous mes films sont des œuvres collectives, qui doivent énormément aux comédiens. Ce qui n’empêche pas d’aboutir à des films très personnels ! C’est un résultat organique.
Votre méthode s’inspire de votre expérience au théâtre ?
Rien à voir. Quand je rentre avec les comédiens dans une phase de préparation – pour All or Nothing, elle a duré six mois – ce ne sont pas des répétitions. On établit ensemble les fondations du film, on le nourrit d’idées, on construit les personnages... Mais rien n’existe sans l’inattendu tournage.
Pourquoi ne pas choisir des comédiens amateurs ?
Parce que ce que je cherche est dans l’art du jeu de l’acteur. Mes films ne sont ni réalistes ni documentaires. Comme Bresson, je cherche à atteindre l’essence des êtres. Lui employait des amateurs, ses“ modèles ”, qui sont tout sauf naturels tellement ils sont crispés. A mes yeux, le seul grand film avec des non-professionnels, c’est L’Arbre aux sabots. Peut-être parce que je trouve qu’Olmi, en filmant de vrais paysans, n’a rien fait d’autre que se filmer lui-même.
Le cinéaste fait toujours son autoportrait ?
En tous cas, le mien passe par des acteurs au travail. C’est à dire : qui cherchent. Il y a des acteurs abstraits, et d’autres figuratifs, comme en peinture. Certains sont tellement figuratifs qu’ils en deviennent abstraits. Moi, ce qui m’exalte dans l’art du comédien, c’est ce débordement… Tout à coup, la personne qui est là… est au-delà. J’aime cette façon épique de retranscrire la vie. D’être plus large qu’elle. Remarquez… j’y pense, Satyajit Ray, aussi, est arrivé à rendre un film épique sans utiliser d’acteurs. Conclusion : c’est possible. Mais, moi, je n’y arriverai pas. Mais bon, l’important c’est d’avoir la sensation d’être dans le vrai.
Propos recueillis par Philippe Piazzo