Pourquoi avez-vous eu envie de faire un film sur la recherche du plaisir et la libération de la femme aujourd'hui ?
Je voulais à nouveau travailler sur la complexité et le mystère des rapports amoureux. Qu'est-ce que c'est qu'être un homme ou une femme ? Qu'est-ce que le plaisir ? Comment vivre avec ça ?
Après Emmène-moi, mon premier long métrage, on m'a proposé de réaliser un film de commande qui finalement ne s'est pas fait ; je me suis mis à lire des livres sur le cerveau, son fonctionnement. Pendant un an, je n'ai lu que ça. Je me suis aperçu que biologistes et psychanalystes qui ont naturellement tendance à s'affronter, notamment sur le terrain de "l'inné et de l'acquis" - même si ce débat évolue énormément aujourd'hui - se rejoignent autour d'une notion : la recherche du plaisir est le moteur de nos comportements.
Dans notre société, le plaisir trimballe son cortège de mauvaises réputations, de connotations liées au péché. Je trouve stimulant et passionnant qu'on nous annonce que le plaisir est indispensable à la survie de l'individu. Le sujet du film c'est donc le sexe au sens large.
Pourquoi avoir situé le film dans les années 70 ?
A partir du moment où j'avais choisi de parler de la recherche du plaisir et des comportements amoureux, cette période me semblait la plus stimulante. Parce que, entre l'arrivée de la pilule et celle du sida, grosso modo de 1967 à 1981, on a vécu ce que Françoise Giroud a appelé une "parenthèse enchantée". La pilule a libéré les femmes d'une forme d'asservissement lié à la fécondité. L'acte sexuel pouvait enfin être vécu par les femmes indépendamment de la fécondité - même s'il est important de rappeler qu en 1970, seules 6% des Françaises prenaient la pilule - et il n'y avait pas encore le sida.
Il est donc clair que du point de vue de la recherche du plaisir tout devenait possible, pas forcément simple ou facile, mais possible. C'est donc nécessairement la période qui se prêtait le plus au sujet que je voulais traiter. Et puis j'avais aussi envie de porter un regard d'adulte sur la période de mon enfance ; c'est aussi simple que ça.
Après Emmène-moi, film très noir, La Parenthèse enchantée est un film plus "léger" dans le ton et qui rappelle vos courts métrages.
Emmène-moi était un film urbain, nocturne et sombre, un film d'intérieur. Je l'ai fait dans un état d'effort permanent. J'avais le sentiment que le travail effectué dans la facilité avait moins de valeur que le travail réalisé dans la douleur. J'ai compris que c’était faux et La Parenthèse enchantée m'a libéré de ce complexe. J'avais envie de soleil, de Méditerranée, je voulais retourner sur les lieux de ma jeunesse, revenir à des ambiances plus légères, comme dans La Rue ouverte, mon premier court métrage.
Aujourd'hui, un film qui se déroule dans les années 70 nécessite un vrai travail de reconstitution.
Oui. Tout a changé, les meubles, les accessoires, les coupes de cheveux, tout. La Parenthèse enchantée est donc une forme de film en "costumes". Mais j'ai surtout cherché à éviter les pièges de la reconstitution. Je n'allais pas filmer un cendrier parce qu'il a une forme très "70". Pour ne pas en rajouter ni se laisser piéger par le décor, il faut se concentrer sur les personnages et leur histoire, en les respectant. C'est avant tout une question de vigilance, de regard, bref, de mise en scène.
L'important était d’aller chercher dans l’époque des pistes de mise en scène, et d'exploiter ces pistes d'un point de vue qui est forcément celui d’aujourd'hui. Travailler sur un film "d’époque" c’est un peu comme travailler en décors naturels : il s'agit d’imposer un style en dépit d’un certain nombre de contraintes qui, du reste, peuvent s’avérer très stimulantes.
Et dans sa réflexion et les questions qu'il pose, le film est totalement contemporain.
Parce que le mystère des rapports amoureux, ce romanesque du quotidien auquel je suis très attaché, sont intemporels. Les problèmes que rencontrent les deux couples se sont toujours posés et se poseront toujours. Et même si trente ans nous séparent, beaucoup d’entre nous peuvent se reconnaître en eux. Et puis, la lutte pour les droits des femmes est loin d’être achevée. Des femmes aujourd'hui prennent encore l'autobus pour aller avorter à l'étranger. Les différences de salaires, l’exploitation de l'image de la femme, les discriminations sexuelles, tout cela prouve qu'il y a encore du travail.
Aux États-Unis, 50% des journalistes masculins qui passent à l'antenne ont plus de quarante ans contre à peine 4% des femmes. En 2000, les conseils d’administration, les directions des grandes entreprises sont réservés aux hommes. La grande différence aujourd'hui, c'est que les femmes sont réformistes, alors qu'en 70 elles étaient révolutionnaires et voulaient tout foutre en l'air. Le grand soir féministe n'est pas advenu, mais elles ont tout de même réussi à déplacer les curseurs dans le bon sens.
Le début du film évoque presque un conte merveilleux.
Le début du film se déroule à la fin des années 60. C'est en quelque sorte un prologue placé sous le patronage du Songe d'une nuit d'été et des Demoiselles de Rochefort. Je voulais que le film débute sur le ton de la féerie et d'une forme de magie, d’insouciance, parce que les premières expériences amoureuses sont à la fois merveilleuses et inquiétantes, comme les contes de fées.
En revanche, le traitement des scènes chez les sexologues est proche de l’esthétique des films d'anticipation des années 70.
Je n'avais pas spécialement envie de faire de cadeaux aux sexologues. Leur approche mécaniste et fonctionnelle de la sexualité m'agace. Et, dans ces années-là, ils étaient à la pointe de la mode. C'est pour ça que l'on a choisi cette approche futuriste. Et puis elle renforce l’aspect léger et drôle que je voulais donner à ces scènes.
Cette esthétique mise à part, rien n'est inventé. La partenaire suppléante a existé aux États-Unis. Les centres de sexologie étaient devenus des lupanars invraisemblables. Les cours avec le mannequin, les interviews croisées, c'est la thérapie selon Masters et Johnson.
Une option importante, c'est celle de la voix off.
Je l'avais prévue dès les premières versions du scénario. C'était d'abord le point de vue d’un narrateur, après j'ai pensé que chaque personnage devrait donner son point de vue, pour aboutir au choix du personnage de Vincent qui nous raconte l'histoire de ce groupe. La voix off m'a également aidé à construire le film de façon non chronologique, avec ces allers et retours d’une époque à l’autre. Mes lectures sur le cerveau m'ont donné envie d'agencer le film comme une série d'associations d'idées qui fonctionnerait un peu comme la mémoire, sans logique intrinsèque, sinon la logique des sentiments.
La Parenthèse enchantée c'est surtout l'histoire et le destin de cinq personnages qui se croisent, apparaissent ou s'estompent selon les moments et qui renforcent l'aspect romanesque du film. Est-ce que vous pourriez nous brosser en quelques lignes chacune de ces personnalités ?
Ève (Karin Viard) est la femme au loyer, mariée, prisonnière des conventions et dont le destin est imposé par l'homme, le patriarcal. Elle prend un amant, sexualise sa vie, mais elle ne cherche pas, ou plutôt sa situation ne lui permet pas de se rendre autonome.
Alice (Clotilde Courau), c'est la militante qui prend sa vie en main, un activisme qui ressemble un peu à une fuite en avant. C'est une aventurière qui fascine et fait peur aux hommes, comme toutes les femmes libres.
Marie (Géraldine Pailhas), en revanche, représente la femme indépendante telle que la rêvait Simone de Beauvoir. Plus raisonnée et lucide, elle va se saisir des évolutions et des mouvements de libération pour se révéler et prendre son destin en main.
Vincent (Vincent Elbaz), lui, vit plus au jour le jour, il cherche avant tout à en profiter, c'est tout bénéfice... jusqu'à un certain point.
Paul (Roschdy Zem) est complètement dans le stéréotype, il est victime de la tyrannie de l'orgasme. Comment avoir une érection ? Comment faire l’amour ? Comment faire jouir sa femme ? Mais en même temps on sent bien en lui une sensibilité beaucoup plus riche, qu’il a du mal à exprimer.
Globalement, les personnages masculins ont une tendance naturelle à se laisser porter par l'histoire, à se laisser aller à une certaine forme de lâcheté, alors que les femmes ont une véritable fonction motrice. Mais, si je suis plus sévère avec les hommes, et c'est vrai qu'ils sont souvent à la traîne ou à côté de la plaque, je suis persuadé que c'est aussi ma manière de les aimer et de les rendre plus touchants.
A partir du moment où on est avec eux, on ne les juge pas. Je crois que, pour un cinéaste, il est essentiel d'aimer ses personnages sans pour autant leur faire de cadeaux.
La recherche du plaisir ne simplifie pas la vie de vos personnages. Il n'y a pas de lien entre plaisir et bonheur.
En effet. Un territoire vient de s'ouvrir. Il y a des découvertes possibles. Mais rien n'est simple. C’est ce dont parle Vincent à la fin du film. C'est aussi pour ça que j'ai situé le film en province. On parle généralement de ces années-là comme celles de la révolution sexuelle, mais dans une famille provinciale d'origine modeste, comme la mienne, on n'en a pas vu l'ombre de cette fameuse révolution.
Au début c'était une utopie... mais les féministes ont bien vite réalisé que la pilule et cette liberté sexuelle pouvaient être un piège pour elles. Parce que, tout à coup, une femme qui ne couchait pas était cataloguée bourgeoise, réactionnaire. Et puis il ne faut pas oublier que les années 70 étaient aussi celles du "pompidolisme" triomphant, du ministère de l'Information, de la censure à tous crins.
L’image de ces femmes qui partent en bus vers l'Angleterre où elles vont avorter clandestinement, pendant que l'on entend Simone Veil défendre au Parlement, devant une assemblée essentiellement masculine, son projet de loi pour l’avortement, est un des moments forts du film.
Nombre d'engagements et de convictions de ces années-là ont perdu de leur pertinence. Alors que l'ensemble des revendications des femmes pour leur autonomie, leurs libertés, toutes les luttes qu'elles ont menées sont toujours d'actualité et restent des combats justes. Avant le vote de la loi Veil. près d’un million de Françaises avortaient clandestinement. On comptait plus de 300 décès chaque année. Au quotidien, c'était autant de drames individuels.
Une des lignes de conduite que je me suis fixée pour ce film c'est de mêler parcours individuels et combats collectifs et cette séquence synthétise les deux. J'aimais bien l'idée que Simone Veil prenne le relais de la voix off et qu'elle accompagne un des personnages dans le film. Parce que ce discours restera pour moi un des moments les plus marquants de cette décennie.