On a trop vite estampillé Michel Gondry à ses débuts sur grand écran comme “transfuge malin venu du clip vidéo”, mais il n’y a justement qu’à regarder ce pan séminal de son travail pour y dénicher des idées de cinéma à la pelle (le plan-séquence virtuose pour le clip de Protection de Massive Attack en 1995) et un rapport au monde qui irrigue son œuvre. Les clips de Knives Out pour Radiohead (2001) ou de Army of Me (1995) pour Björk sont des micro-univers surréalistes clé en main, dont on retrouve les traces dans La Science des Rêves et L’Ecume des Jours. Il y a chez lui un évident aspect démiurgique, genre Jacques Tati low-cost, qu’il expose déjà dans son premier long métrage Human Nature (2001), avec Tim Robbins et Patricia Arquette. Qui aurait pu s’appeler Human Behaviour, du nom de la chanson de Björk qu’il illustre en 1993 et dont il recycle quelques astuces – la forêt tournée en studio, la miniaturisation du monde avec ses souris et son héros Puff soumis à des expériences de laboratoire. Pour un essai, c’est très ambitieux puisqu’il s’agit d’évoquer et saccager la frontière entre civilisation et état sauvage sur le scénario dépressif-existentiel-ludique de Charlie Kaufman sous le prétexte farfelu de la rééducation d’un homme “sauvage” par un psychologue ultra-rigide et sa petite amie à la pilosité trop prononcée.


 

La Grande Boucle

Refaire le monde en miniature et en carton-pâte, c’est bien sûr perpétuer le temps de l’enfance, des dessins offerts à maman aux briques Lego. Ou de la nostalgie d’une image séminale : “j’ai fait encadrer la première pochette des Rita Mitsouko, avec une TV ouverte à l’arrière qui révèle la complexité de son électronique”, déclarait-il à Libération. “Cela ressemble à une ville miniature et le photographe a ajouté des personnages de maquette de train. Je pense que mon travail a été influencé par cette image”. D’où l’enjeu jamais négligeable du temps chez Gondry. Ce sont ainsi les zooms dans le clip de Je danse le Mia (1993) pour IAM, moins des raccords que des micro-bonds dans le futur. C’est le bullet time, comme ralenti ultime dans la vidéo de Like a Rolling Stone (1995) pour les Rolling Stones. C’est le flot du temps lui-même dans la vidéo de Star Guitar (2001) des Chemical Brothers, au fil d’un voyage en train sans fin.

 

C’est enfin l’éternel retour du et dans le passé : ce sont les boucles physiques des personnages se mouvant sur le vinyle géant du clip d’Around The World (1997) de Daft Punk ; c’est la boucle spatio-temporelle que décrit Kylie Minogue dans Come Into My World (2002), qui se promène dans les rues parisiennes, revient à son point de départ et y croise ses doubles qui parcourent la même trajectoire. D’où l’évidence de faire ensuite Eternal Sunshine of The Spotless Mind (2004) et de ré-envisager la comédie romantique avec les poignants Jim Carrey et Kate Winslet, non plus sous le prisme éternel du “vont-ils finir ensemble ?” mais du “vont-ils se souvenir l’un de l’autre ?”. Son pitch SF, avec sa machine typiquement gondryenne à effacer les souvenirs, examine l’amour sous l’angle de la pure construction mémorielle que l’on peut revivre, rêver et recomposer – encore une boucle donc, aux images mentales sublimes de décors s’écroulant pour figurer l’amnésie programmée.



Ce film-culte, façon Alain Resnais Reloaded pour l’air de famille avec Je t’aime, Je t’aime (1968), est typique de la méthode pratique de Gondry pour jouer l’air de rien avec de grandes questions, de manière à la fois naïve et déterminée (pour ne pas dire obsessionnelle), comme dans Conversation animée avec Noam Chomsky (2014). Le titre est à tiroirs, puisqu’il s’agit d’un dialogue passionné, et sous forme d’animation, entre le candide Gondry et le légendaire linguiste américain. Pour saisir sa pensée complexe, Gondry l'illustre par le dessin comme un élève sérieux écrivant au tableau noir, de façon ludique et éthique puisque, dit-il, “l’animation [serait] moins manipulatrice et que le spectateur peut ensuite choisir d’être d’accord ou pas”. Leurs univers semblent diamétralement opposés jusqu’à ce qu’on saisisse que ce sont deux bâtisseurs face à face – Gondry le bricolo et Chomsky le théoricien – et ce sont deux discours de la méthode que l'on voit en action, avec cette belle leçon : “enseigner n’est pas remplir la tête des élèves de connaissances mais leur ouvrir un courant sur lequel ils peuvent naviguer à leur guise”.


French Touch

La Science des Rêves (2006) ne valut pas de prix Nobel à Gondry mais est, pour son premier film en France, un retour au bercail réussi, sorte de parent fauché et encore plus obsessif et radical d’Eternal Sunshine… avec son jeune homme timide (Gael Garcia Bernal, alter ego du réalisateur) tellement assailli par les rêves qu’il ne les distingue plus du réel, ce qui est peu pratique pour courtiser sa voisine (Charlotte Gainsbourg). “Anarchie dans le cellophane !”, y crie-t-on en guise d’idéal. Gondry y glisse des détails autobiographiques (l’immeuble où le film est tourné est celui où il résidait), convoque l’imaginaire des films pompidoliens-giscardiens vus enfant (avec Miou-Miou comme symbole) et amorce une veine personnelle qui courra sous des airs très variés. Ce sera par exemple l’étonnant documentaire L'Épine dans le Coeur (2010), mettant en scène sa tante Suzette, ex-institutrice charismatique ayant marqué ses élèves mais à la relation très compliquée avec son propre fils Jean-Yves, possible double “négatif” de Gondry, ou en tout cas une version dépressive du cinéaste qui n’aurait jamais quitté le grenier où il jouait avec ses maquettes de train électrique. Secrets de famille et célébration d’une femme de tête s’y entremêlent à merveille dans un film qui montre fièrement ses coutures (perche de micro visible à l’écran ou scènes “ratées” conservées). A côté, l’esprit bricolage “lo-fi” de Gondry est encore plus pertinent lorsqu’il se met à hauteur d’ado comme dans Microbe et Gasoil (2015), inspiré par la vie de collégien déclassé, mis à l’écart, de Gondry, et qu’il se met en branle pour un émouvant double buddy/road movie en voiture-maison-tondeuse-à-gazon sur les routes de France pour mieux “défoncer le futur”.


 

Et il y a le démesuré L’Ecume des Jours (2013), foisonnante adaptation du roman de Boris Vian d’autant plus vitale pour Gondry qu’il voit chez l’écrivain-musicien-inventeur-du-pianocktail un père spirituel dans leur quête commune d’une poésie des objets et du quotidien : chaque plan y est une performance étourdissante pour émuler la langue et l’imagination de Vian avec d’entrée Romain Duris se coupant les paupières, une anguille en stop motion sortant d’un robinet, Omar Sy cuisinant des plats jamais vus sous la houlette du chef Alain Chabat dans son poste télé, ou encore une souris jouée par Sacha Bourdo… Un vrai festival visuel déchaîné, de plus en plus mélancolique à mesure qu’un nénuphar et la végétation envahissent le cœur et le salon d’Audrey Tautou.

 

Parce que c’était eux, parce que c’était moi

Chez Michel Gondry, il y a les films que l’on fait pour soi et surtout pour les autres. A la fin d’Une Épine dans le Coeur, la famille Gondry regardait les rushes tournés pour se voir à l’écran, rire et s’émouvoir. Le film n’était plus simplement sur eux – au sens documentaire et strictement objectif –, mais avec eux, pour eux. Ce sens du collectif anime son cinéma comme une utopie dont Soyez Sympa, Rembobinez (2008) aura été le porte-étendard le plus flamboyant : à cause de deux pieds nickelés (Jack Black et Mos Def), les cassettes VHS de leur vidéoclub sont accidentellement effacées et les voilà obligés de tourner – ou “suéder” – une version très approximative des films en question pour contenter les clients. Lesquels adorent, se prennent au jeu au point de participer eux-mêmes à la confection du film. Cela lui inspirera le projet de l’Usine à Films Amateurs, qui invite le public à imaginer et tourner un film en trois heures chrono avec un décor et des accessoires donnés – Gondry en détaillera le protocole dans un ouvrage en anglais dont le titre se traduit par “Vous aimerez le film parce que vous y êtes”.



L’apothéose de Soyez Sympa, Rembobinez est la projection dans le quartier du grand œuvre créé par toute la communauté et c’est un vrai cinéma d’intérêt public que Gondry recherche ici ou dans son prototype Block Party (2005), captation d’une fête de quartier newyorkaise électrisée, transcendée par la présence du comique Dave Chappelle, de gloires hip hop comme les Fugees ou un Kanye West alors encore fréquentable. Puis dans le passionnant The We and The I (2012), réalisé dans le cadre d’un projet éducatif avec des lycéens du Bronx : voici une véritable immersion dans l’adolescence contemporaine, son énergie, son humour et sa sociologie, vue de l’arrière d’un bus scolaire. Il s’agit de bousculer les hiérarchies (amateurs/professionnels, public/communauté, artisanat/industrie), et… le temps, à nouveau : comme dans les deux volets de Maya (Maya, donne-moi un titre (2024) et Maya, donne-moi un autre-titre (2025)), où Gondry court-circuite le marché pour faire très vite des courts animés, véritables films à la demande… de sa fille, qui lui fournit les histoires qu’il met en scène avec du papier découpé et un smartphone. Le temps pour lui aussi, à l’occasion de la promotion du dernier Maya, de faire un sort définitif à cette réputation de bricoleur dans une interview pour Trois Couleurs : “Je me demande si je ne préfèrerais pas « bâcler ». Le bâclage a quelque chose de fainéant et la fainéantise est une forme d’intelligence. Cela veut dire qu’on cherche une solution pour travailler le moins possible et rentabiliser l’effort”.


 

Solution : en inventeur, Gondry nous aura fourni bien sûr comme mode d’emploi définitif de son être le titre de son long métrage autobiographique Le Livre des Solutions (2023), portrait de l’artiste en éternel anxieux, éloge de son entourage et démonstration que “rien ne se perd, tout se répare”.