LES CONTES D’ODESSA
La lecture des CONTES D’ODESSA d’Isaac Babel m’a mise sur le chemin de ce film. Puis le voyage que j’ai entrepris sur les lieux m’a amenée à rencontrer des personnages qui avaient le même humour, la même exubérance, les mêmes expressions, les mêmes gestes que ceux évoqués dans ces contes. Et les histoires qu’ils racontent sont toujours les mêmes. Ces personnages baroques m’ont fait penser à ceux de Federico Fellini dans AMARCORD ou PROVA D’ORCHESTRA, ou encore à ceux d’Otar Iosseliani.
J’ai eu cette étrange impression d’être assise sur le même banc qu’Isaac Babel, mais dans une ville altérée par le temps. L’Odessa d’Isaac Babel, le quartier appelé Moldavenka, est aujourd’hui désertée, laissant un fort sentiment d’abandon et de vide. La vitalité d’Odessa telle qu’elle est décrite, chez Isaac Babel, nous la retrouvons dans Little Odessa, à New York et à Ashdod, des lieux créés de toutes pièces, un Odessa qui n’existe plus.
ODESSA
Le film s’architecture autour d’une ville, d’un lieu. Mais d’arrivées en départs, d’illusions en désillusions, cette ville devient au fil du film un personnage fictionnel, une icône. Un endroit inaccessible et imaginaire. Des cartes postales que l’on accroche compulsivement sur les murs, une musique que l’on ressasse sans fin, jusqu’à saturation, jusqu’à l’excès.
Odessa c’est le fil rouge, mais le film est davantage une réflexion sur le sentiment d’exil, l’attachement charnel que l’on peut avoir à la terre de son enfance. Un des personnages dit : « un toast pour Odessa Mama, parce qu’il n’y a pas de meilleure mère» . « Odessa Mama» , c’est la mère. « Brighton Papa» , c’est le pays d’adoption, New York.
LES PARADIS PERDUS
Odessa fait partie de ces lieux aux noms incantatoires, ville mythique qui fut entre autre le berceau de la culture Yiddish, un de ces lieux que l’on porte en soi bien avant de s’y être rendu. Un peu comme Alexandrie ou Constantinople. La réalité d’aujourd’hui est devenue bien différente...
Ces villes sont tombées dans une sorte de déshérence.Mais Odessa n’est pas le seul mythe de ce film. L’Amérique, comme nouvel Eldorado, et Israël, paradigme mythique de la Terre promise, sont deux autres pôles du film. À la fin, le paradis perdu n’est pas forcément Odessa, mais peut-être aussi l’Amérique ou Israël. Un retournement qui, à la réflexion, m’apparaît comme au coeur de l’approche de la ville de Macao dans un de mes précédents films.
Ce qui m’intéresse c’est la façon dont les gens, avec le temps se réinventent une Personne, ou un Lieu, tissent leur propre fiction. La force de la mémoire, c’est de transformer le réel...
TRACES
C’est certainement cette phrase de Paul Celan, « Dans l’air demeurent tes racines, là dans l’air...» , qui m’a donné l’idée d’aller à Odessa à la recherche de traces, et puis je me suis aperçue que rien n’était réellement tangible, que les traces étaient peut-être ailleurs. Il y a eu au départ une volonté de filmer un monde qui disparaissait. Mais plus tard j’ai compris que les exilés Odessites vivant à Brighton Beach ou à Ashdod sont eux aussi les dernières générations. Ceux d’après seront déjà Américains ou Israéliens. Il n’y a pas de filiation. Les hommes que j’ai filmés sont des derniers hommes.
TRYPTIQUE
Trois variations sur le même thème : l’exil qui se rejoue à chaque fois, comme l’éternel mythe de Sisyphe.
Trois tableaux, trois couleurs...Les lieux de tournage m’ont directement inspirée pour les partis pris formels.Bleu gris pour Odessa que Pouchkine avait nommé la ville poussiéreuse. Le lieu chargé d’histoire a quelque chose d’une beauté fânée.Rouille pour Little Odessa, l’enclave est située entre deux stations de métro et la litanie sonore du train nous rappelle sans cesse les départs et les arrivées...
Brique, c’est aussi la couleur des immeubles de Brighton Beach.
Blanc surexposé à Ashdod. Cette ville-champignon, aux abords du désert, s’est construite très rapidement au fil des immigrations. Une ville sans visage, dont les rues n’ont même pas d’identité, comme la « rue de l’intégration» .
La lumière et la chaleur écrasante sont autant d’éléments hostiles pour des gens qui arrivent tout droit d’Odessa.
Ils sont projetés directement au Moyen-Orient, dans un contexte politique et culturel très éloigné de ce qu’ils connaissent.
Ashdod, c’est un non-lieu, un no man’s land qui remplit sa fonction utilitaire. Une ville de développement type en Israël, un état permanent de chantier où le bruit des constructions nous dit que d’autres immigrés vont arriver...