Comment vous est venue l’envie de raconter vingt ans de la vie d’un DJ ?

Je suis sortie du tournage d’Un Amour de jeunesse avec l’impression d’être allée au bout d’une inspiration cohérente. Je vois mes trois premiers films comme une sorte de trilogie et je ressentais le besoin de tourner cette page. Simultanément, mon frère Sven, qui a été DJ pendant 20 ans, était arrivé au bout d’un chemin, d’une manière de vivre. Il éprouvait lui aussi le besoin de tout reprendre à zéro et commençait notamment à écrire, ce qu’il avait toujours voulu faire. La vision d’Après Mai, d’Olivier Assayas, qui raconte son adolescence et à travers elle l’histoire de sa génération a alors servi de déclencheur. Son film m’a permis de me demander : « Et si je faisais un film sur ma génération, sur la jeunesse des années 90 - 2000, d’un point de vue plus « large » que celui d’Un amour de jeunesse , à quoi cela ressemblerait ? ». L’histoire de mon frère, son parcours de DJ depuis la naissance des raves, la découverte de la musique électronique, jusqu’à l’explosion mondiale de la French Touch et une certaine désillusion qui l’a amené à changer de vie, m’ont paru résumer de manière très pertinente l’énergie et les aspirations de ma génération.

On croise dans le film des musiciens qui existent réellement et on assiste à la recréation de soirées qui ont réellement eu lieu. En regardant Eden on se demande vite qu’est-ce qui est vrai et qu’est-ce qui ne l’est pas ?

Sven et moi avons en commun la capacité de naviguer simplement entre réalité et fiction. Nous avons le même plaisir à passer de l’un à l’autre. Par ailleurs, Sven n’a jamais cherché à protéger ses souvenirs. Il me les a livrés très librement, il n’y avait pas de censure. Cela nous a permis de partager une totale complicité dans l’écriture. Maintenant, tout se confond, et j’ai du mal à déterminer dans le film ce que Sven m’a raconté, ce qui vient de mes propres souvenirs, ou encore, ce que j’ai inventé. En revanche, nous sommes toujours restés très exigeants voire maniaques concernant la musique, les fêtes, les chanteurs et producteurs de Garage, l’aspect documentaire du film. En étant ici très près de la réalité, en demandant aux acteurs de cette scène musicale de jouer leur propre rôle et en restituant des ambiances de la manière la plus scrupuleuse possible, je visais une certaine authenticité mais aussi une poésie que je trouve dans la reconstitution, à condition qu’elle soit impressionniste, au plus près de la vie.

La House, la Techno, le Garage, qui servent de toile de fond à Eden sont autant de déclinaisons du dernier grand mouvement musical de notre époque. Suivre un DJ durant les vingt ans qui ont marqué la naissance et l’explosion de cette scène musicale est-il pour vous une manière d’apporter un éclairage inédit sur une révolution culturelle parfois incomprise ?

La conviction qu’aucun film de fiction n’avait été réalisé sur l’émergence de la musique électronique nous a stimulés. Certes 24 Hour Party People, de Michael Winterbottom, est une sorte de parent d’Eden mais il ne se passe ni à la même époque, ni dans le même pays. La virginité de notre sujet était très excitante pour nous. Cette histoire, nous aurions pu la raconter à la manière d’une success story – le film aurait sans doute été plus facile à monter. Mais, à mon avis, il aurait été moins riche, et moins dans l’humain. C’est pour cela que j’ai pris le parti de me concentrer sur le parcours d’un DJ qui n’est pas le plus emblématique de la French Touch, étant resté dans une forme d’underground, avec une musique qui n’est pas la plus populaire parmi les sous-genres de la musique électronique. Aussi, Eden ne prétend pas être LE film définitif sur la French Touch, ni restituer le vécu de tous les acteurs de cette période ; cette histoire, celle de mon frère, est sans doute trop singulière. Mais je pense que sans être archétypale, une telle histoire peut malgré tout devenir emblématique d’un mouvement ou d’une époque, et atteindre, par le biais de l’humain, des sentiments, une forme d’universalité.

Comment avez-vous travaillé pour rendre votre représentation de ces soirées aussi crédible et réaliste

Grâce à Sven, j’ai pu sortir très tôt et très jeune, dès 1994 – par exemple au What’s up Bar à Bastille où Sven et Greg (l’autre DJ de Cheers) mixaient le vendredi soir pendant plusieurs années. C’était un des lieux incontournables de la scène électro à Paris. A la même époque ils étaient résidents sur FG : je les écoutais tous les dimanches, je connaissais les morceaux par cœur. J’ai donc mes propres souvenirs de cette époque qui parfois se confondent avec ceux de mon frère. Nous avons par ailleurs été aidés par des amis de Sven, et nous avons réuni énormément de documents. Sven a repris contact avec Christophe Vix, fondateur du fanzine Eden. Celui-ci a retrouvé des flyers précieux pour nous, les numéros d’Eden que nous n’avions pas et nous a même prêté des accessoires, comme les chapeaux qu’on voit au début du film. Il y avait aussi les images d’Agnès Dahan, photographe des soirées Respect au Queen. Manu Casana, l’un des tous premiers organisateurs de soirées Techno en France, nous a aussi donné des conseils. Il nous a ainsi parlé du Fort de Champigny, lorsqu’on cherchait un décor pour la deuxième rave. En même temps que nous faisions les repérages à Champigny, nous sommes retombés sur des dessins de Mathias Cousin (le dessinateur du Chant de La Machine , qui a inspiré le personnage de Cyril), réalisés pendant des raves du Fort de Champigny : ce sont ceux que l’on voit dans les mains de Paul, quand ils rentrent de la rave en métro.

Qu’aimez-vous dans cette musique et dans l’univers du garage ?

Parmi toutes les déclinaisons de la House et de la Techno, j’aime avant tout le Garage, la musique que jouait Sven. Sans doute parce que c’est celle sur laquelle j’ai le plus dansé, par la force des choses. Mais aussi parce que, si c’est une musique de danse, avec un rythme marqué, parfois dur et froid, elle est aussi très chaleureuse et mélodique. J’aime l’importance donnée à la voix, la dimension spirituelle des morceaux, avec ce qu’ils peuvent avoir de direct et parfois très naïf, premier degré.

Quel regard portez-vous sur la French Touch dont quelques-uns des acteurs les plus importants sont évoqués dans le film ?

J’ai eu le sentiment, à tort ou à raison, que raconter la French Touch, ou disons, le monde de la French Touch, était une manière de saisir la spécificité de notre génération, celle des années 90. Il y a quelque chose qui s’est joué là qui résume peut-être mieux l’époque que tout autre fait culturel ou politique. Sven parle souvent de l’hédonisme de sa jeunesse. Je ressens moi aussi une forme d’innocence, un rapport à la vie et au monde d’une grande fraîcheur, que l’on retrouve dans la musique des Daft Punk. Prendre ses rêves d’enfant au sérieux, décider que la fête et le plaisir c’est la vie, voilà le geste à la fois futile et important de cette génération. Ce qui n’empêche pas, à l’arrivée, une certaine forme de mélancolie, on ne peut pas vivre quinze ans de la fête sans que cela soit un peu destructeur. Mélancolie qui est là en germe dès le départ.

La musique électronique, la culture club et DJ passent souvent mal à l’écran. Quels pièges souhaitiez-vous éviter pour ne pas montrer cet univers de manière caricaturale ?

La représentation des clubs au cinéma est souvent très pauvre, réduite à quelques images d’Epinal. Cela tient à la figuration, à l’éclairage, aux choix des musiques, à la mise en scène, au découpage. Bref à tout. Sur chaque point nous avons essayé de mettre les choses à plat, nous aspirions à une forme de nouveauté, de vérité qui ne nous paraissait pas a voir été atteinte dans des fictions... Pour commencer, nous voulions éviter les clichés – par exemple ces plans de figurants bodybuildés, dansant de manière trop « pro ». Ce n’est pas ça la réalité des clubs. Dans les clubs il y a aussi des gens qui sont là par hasard, qui n’ont l’air de rien, s’ennuient ou boivent simplement un verre. Nous avons cherché à restituer la variété des clubs. Nous sommes allés chercher les figurants dans les soirées électro et nous leur avons parfois demandé de bien connaître les morceaux des scènes, car dans les fêtes dont nous nous inspirions, beaucoup avaient un rapport très fort à la musique. A côté de ça, nous les laissions libre de danser comme bon leur semblait – tant qu’ils ne dansaient pas de manière trop anachronique. Nous sommes aussi allés chercher les breakdancers de l’époque pour les soirées Cheers à La Coupole. L’investissement et l’enthousiasme, bien réel, des figurants pendant les scènes de club m’ont beaucoup aidée, moi mais aussi les acteurs/DJ qui étaient aux platines.

L’Eden qui donne son titre au film est un fanzine publié par quelques passionnés à l’époque des premières raves, difficile de ne pas aussi penser au jardin d’Eden. Les clubs et les raves sont-ils le jardin d’Eden de la génération des années 90 ?

J’assume totalement ce double sens. Mon frère et moi avons vécu ces années comme celles de La Dolce Vita. Lui qui avait été un ado compliqué, s’est épanoui d’un seul coup en devenant DJ. Sa vie a complètement changé. Il a été porté par une énergie collective incroyable. Pendant 10 ans, le monde de la musique a été véritablement magique. Cette jeunesse a été incroyablement lumineuse, joyeuse. Je voulais rendre hommage à ces moments-là. J’avais envie de faire un film sur une génération qui s’amuse, qui le revendique et qui en vit, ce qui prend un sens d’autant plus fort aujourd’hui, dans notre époque singulièrement déprimée.

Mais, paradoxalement, la musique n’est pas tendre avec Paul, le personnage principal du film, elle lui donne une jeunesse magnifique, lui offre un métier puis lui interdit d’en vivre.

La deuxième partie du film est effectivement beaucoup plus sombre et on peut y voir comme une sorte de désenchantement. Pour autant, ce n’est pas La Cigale et la Fourmi. Je ne sais pas, ne veux pas faire de morale. Pour moi, Paul a accompli son destin, il l’a embrassé, et n’est donc pas passé à côté de sa vie. Certes l’obsession pour la musique l’a empêché de nouer une relation sentimentale stable, certes il y a une part d’échec, de la souffrance mais il a vécu quelque chose d’exceptionnel. Je vois son cheminement à travers la musique et le deejaying comme un énorme et magnifique détour qui le ramène finalement à la littérature. Paul est quelqu’un qui se cherche, prend des risques, se jette à corps perdu dans la musique en vivant des instants extraordinaires, s’égare et finit, peut-être, par se trouver, ou retrouver. Il est nourri par ce qu’il a vécu, aussi bien par le côté lumineux de son expérience que par les aspects les plus sombres.

Paul est en constant état d’instabilité émotionnelle. Est-ce son métier de DJ qui l’empêche de nouer une relation stable ?

Oui, le monde dans lequel il vit ne l’aide clairement pas à construire une relation stable. Mais aussi, je ne peux pas m’empêcher de voir une relation de cause à effet entre son instabilité sentimentale et la constance de son rapport à la musique, la fidélité de sa passion pour le Garage alors que d’autres DJ passent plus simplement d’un style à un autre selon les époques.

A travers le parcours de Paul se dessine aussi l’histoire d’une génération, dans vos choix du casting avez-vous cherché à révéler une génération d’acteur ?

Je voulais tourner un film de bande, ce que je n’avais jamais fait auparavant. Les personnages de ce film vivent en groupe. Paul ne se retrouve seul que dans la toute dernière partie du film quand il s’éloigne de cet univers. J’ai cherché, pour la bande, des acteurs qui d’une manière ou d’une autre, pourraient vivre ce film un peu au-delà des besoins de leur strict rôle. Le choix de Félix de Givry a été déterminant. Il n’est pas acteur mais il a une grande aisance devant la caméra et un vrai talent de comédien, avec un jeu tout en nuances. De plus il comprend l’univers de la nuit et des DJ ’s. Il a même son propre collectif d’organisateurs de soirée, Pain Surprise, qui a notamment produit le morceau Photomaton du groupe Jabberwocky que j’ai utilisé à la fin du film. Il se perçoit comme un héritier de la génération de la French Touch et possède la même énergie. C’est lui qui a porté la bande du film. Le groupe s’est constitué autour de lui. Avec un équilibre étrange entre les premiers rôles incarnés par des inconnus et les rôles secondaires joués par des acteurs déjà repérés.

Comment avez-vous travaillé la bande originale du film ?

Chaque morceau est quasiment un personnage du film. Sven et moi pourrions expliquer longuement les raisons du choix de chacun des morceaux présents dans Eden. Dès l’écriture du scénario nous réfléchissions à quel morceau nous voulions pour chaque scène, ainsi qu’à la question de l’homogénéité et de l’évolution de l’ensemble. Il était important pour nous que ce film soit aussi une sorte d’hommage au Garage. A chaque étape, de l’écriture au tournage et évidement au mixage, nous nous sommes demandés comment les morceaux allaient vivre. Je voulais que la musique soit très concrète et incarnée. Qu’on comprenne ce que fait le DJ, qu’on le ressente. Parallèlement à ça, Félix et Hugo ont vu Sven des semaines avant le tournage : il leur donnait des « cours » de mix. Les figurants étaient préparés aussi. Tout était mis en œuvre pour qu’une vraie « communion » entre les acteurs/DJ, les figurants, la caméra et la musique, puisse avoir lieu au moment du tournage.

Vous montrez une face moins glamour de la vie du DJ, qu’on imagine souvent courir le monde de fête en fête une coupe de champagne éternellement à la main. Tous les DJ 's ne sont donc pas David Guetta ?

J’ai voulu faire un film qui soit dans l’humain et pas dans le fantasme. Mon frère et moi tenions à ce réalisme, même s’il aurait été plus simple d’être dans le cliché et dans une représentation plus euphorique du métier de DJ. Ce métier ce n’est pas uniquement la Jet Set et le champagne. Nous voulions une représentation juste de cet univers et tant pis si elle ne correspond pas toujours à ce que les gens imaginent et ont envie de voir. Je ne pense pas que cela enlève quoi que ce soit à la beauté du métier de DJ et à cet univers de la musique que de montrer aussi les moments plus difficiles ou tristes qui font partie de la vie.

Le film est en quelque sorte rythmé par les apparitions des Daft Punk, qui deviennent de plus en plus célèbres. En même temps, et c’est un des ressorts comique du film, ils sont refoulés des clubs car personne ne connait leur visage. Au-delà de l’effet comique est-ce que ce n’est pas symbolique d’une musique que tout le monde connait mais qui reste en même très mystérieuse ?

J’ai toujours pensé qu’il y avait une forme de grâce chez les Daft Punk, dont la musique est désormais omniprésente tout en restant mystérieuse. Thomas Bangalter et Guy-Manuel De Homem-Christo ont très tôt soutenu Eden en acceptant l’utilisation de leur musique pour un montant symbolique. Mais s’ils devaient être présents dans le film, ils tenaient à l’être tel qu’ils l’ont été dans cette histoire, c’est-à-dire comme des êtres humains et pas comme des robots fabriqués pour les médias. Ce qui correspondait à la manière dont nous voulions les montrer. Cela n’enlève à mon sens rien à leur caractère insaisissable et à la force que véhicule leur musique – au contraire.