Comment avez-vous découvert le roman d’Angelica Gorodischer ?

C’est un roman que j’ai lu il y a douze ans. Je l’ai depuis lors toujours gardé dans un coin de ma tête. C’est le thème du regard qui m’a beaucoup intéressé. Je suis réalisatrice de cinéma, et le regard est un sujet qui m’enchante. Dans le livre, le personnage principal s’oblige depuis l’enfance à regarder par terre parce qu’elle louche. Le film s’intéresse à la façon dont on se regarde soi-même et à la façon qu’ont les autres de vous regarder. C’est aussi une réflexion sur la beauté et la laideur. Ces deux thèmes éternels me semblent tenir une place importante en Argentine. J’aime beaucoup l’idée de jouer avec la photo, l’imagination des personnages, utiliser différentes techniques comme le dessin animé, le surréalisme, la lanterne magique.

Le roman me laissait cette liberté de jeu avec le cinéma et le regard, la liberté aussi d’utiliser le dessin animé pour évoquer l’imagination d’une petite fille qui lit des contes de fée. Rocambole (l’auteur des animations du film) était très enthousiasmé par cette idée. C’est aussi le cas du personnage du photographe lorsqu’il prend des photos érotiques de Gertrudis dans un esprit très surréaliste.

Les expressions artistiques du film apparaissent à travers un regard presque angélique. Vous aimez contempler vos personnages. Il y a ainsi une scène clef quand toute la famille, à l’exception de Gertrudis, est réunie et ne voit aucune “beauté” dans les oeuvres du photographe.

Ce n’est pas un hasard si cette histoire se déroule à cette époque qui est une transition vers une rupture totale avec ce que l’on considérait comme étant “beau, esthétique ou harmonieux”. Tout à coup, un urinoir pouvait devenir une oeuvre d’art. J’ai beaucoup d’admiration pour les peintres et tous les artistes surréalistes. J’aime l’idée romantique que les deux personnages partagent une certaine harmonie, et que cette harmonie tient au fait qu’ils ont la même façon de voir le monde. Dans cette scène, le photographe utilise la lanterne magique, La Camara oscura, et Gertrudis apparaît la tête en bas. On sent qu’elle est “retournée”, bouleversée par différentes choses, et qu’ils ressentent tous les deux la même chose.

Pourquoi traiter de la laideur ?

Au début du Macbeth de Shakespeare, les trois sorcières crient : “horrible est le beau, beau est l’horrible”.

Dès la naissance, nous subissons le regard des autres. Quand celui-ci est bienveillant, il n’y a pas de problème. Mais, qu’arrive t-il lorsque l’on n’est pas ce que les autres attendent de nous ? Vous vous marginalisez, comme Gertrudis. Notre premier miroir est le regard que vous porte votre mère. Gertrudis n’a jamais vraiment été regardée par sa mère. Heureusement, un regard nouveau va la sauver… Mais il faut être prêt à le recevoir.

On peut dire que la laideur est une autre facette de la beauté. Comment la définiriez-vous ?

Je ne sais pas si ce sont deux forces qui s’opposent. Chaque époque a ses clichés, ses canons. Aujourd’hui l’image est dominante, et bientôt le plus beau cadeau que l’on pourra faire à une fille de quinze ans sera une opération de chirurgie esthétique !

La définition de la laideur est aussi vaste que diverse. On entend parfois quelqu’un dire : “c’est la beauté intérieure de cette personne que j’aime”. C’est aussi un cliché. Si tu la vois, ce n’est pas uniquement de sa beauté intérieure dont il est question. Nous sommes à une époque où tout se juge très rapidement et où la publicité décide des critères de la beauté et de la laideur. Difficile d’oser affirmer ses véritables goûts.

Le film pose un regard sur ce qui est considéré comme beau ou laid. Ce qui m’intéresse c’est de trouver la beauté chez Gertrudis : à travers ses fleurs, sa cuisine, sa façon de dresser une table, ses lectures… Ce sont des choses que, moi, je trouve belles.

La première déception de la mère se manifeste dès qu’elle voit qu’elle accouche d’une fille…

C’est vrai, il ne faut pas oublier que nous sommes en 1892 et que cette famille fuit les pogroms. Il y avait alors un véritable risque d’être renvoyé par bateau, encore plus pour les femmes, la main d’oeuvre masculine étant beaucoup plus valorisée. C’est un peu ce qu’il se passe aujourd’hui dans certains pays qui renvoient des gens dans leurs pays d’origine.

Il y a une certaine violence domestique dans votre film, mais de manière silencieuse. Le mari maltraite sa femme, mais il la maltraite “par omission”, et non physiquement.

Je ne voulais pas qu’il la frappe. Je trouvais plus intéressant de montrer un sentiment que beaucoup peuvent ressentir quotidiennement, ces personnes qui ne correspondent pas aux critères comme : “avoir du succès, être un gagnant, ou être joli et agréable…”

Je travaille principalement sur des personnages que l’on considère comme des perdants, des marginaux, que la société ne regarde pas d’un bon oeil. Ce sont des personnages qui sont en dehors des canons de beauté (La Camara oscura), ou des normes sociales et économiques (El Cielito).

Ainsi dans vos personnages apparaît l’idée de “sortir de la norme” en se distinguant par le travail manuel. Gertrudis élabore ses plats presque comme des oeuvres d’art. De la même façon, le photographe aborde son métier de façon très artisanale…

Je pense à un tas de gens qui travaillent et font des choses comme par exemple dresser une table “bien mise”, ou cuisiner merveilleusement. Ce savoir-faire n’est pas automatique, ces personnes ne sont pas des robots. Moi j’aime le moment où une personne cesse d’être cela. Il était important pour moi que Gertrudis ne soit pas qu’une esclave de sa cuisine : elle aime vraiment cuisiner, elle y trouve du plaisir. Quand elle prépare quelque chose, elle le fait avec amour. Ainsi on la verra préparer un plat et l’admirer. Jean-Baptiste aime lui aussi beaucoup cuisiner, ce qui était très rare chez un homme à cette l’époque.

La Camara oscura est un film visuellement ambitieux…

Travailler avec Marcelo Iaccarino (le directeur de la photographie), qui est pour moi un artiste de premier ordre était à la fois un défi et un honneur. En Argentine, très peu de techniciens sont considérés comme des artistes. Il y a encore des compétitions où l’on ne récompense pas le son, le montage… J’ai énormément de respect pour les techniciens, leur travail est fondamental. La Camara oscura est un film qui a nécessité des mois de préparation.

Vous sentez-vous faire partie d’une tradition du cinéma ?

Cela fait dix ans que l’on parle du nouveau cinema argentin… C’est un vieux débat. Beaucoup de choses ont surgi et beaucoup de gens ont fait des choses très différentes. Il y a beaucoup de films très divers, qui ont chacun leur valeur, et j’appécie nombre de réalisateurs. Ces derniers temps, j’apprécie particulièrement un cinéma qui ose s’arrêter, qui utilise une caméra un peu plus fixe, comme dans le cinéma oriental, celui de Kim Ki Duk par exemple. Ce type de cinéma a aussi existé ici.

Je pense à El romance del Aniceto y la Francisca de Leonardo Favio en 1967. C’est un cinéma qui m’a énormément marqué. J’aime la comédie bien faite, la tragédie… et les classiques. Chez les argentins, j’aime particulièrement La Ciénaga de Lucrecia Martel, El custodio de Rodrigo Moreno, ou encore les films d’Andres Di Tella ou d’Ines De Oliveira Cézar. Il y a naturellement des réalisateurs que je respecte énormément, comme Victor Erice qui a une réelle profondeur.