Baudelaire affirme que : “le beau est toujours bizarre”, Nietzsche trouve la laideur intéressante, et Kierkegaard était convaincu que la laideur nous permettait de se rappeler la réalité.
Selon le photographe espagnol Ouka Leele, le changement des moeurs a modifié la donne : “Bien que nous aimions regarder et glorifier la beauté, et c’est notre planète qui nous en offre les plus grands exemples, nous l’isolons et la réduisons à des imitations laides et mesquines de la beauté naturelle”.
Au milieu de l’éclatement de la définition de la beauté, résonne le prologue de M", dont les voix des trois sorcières surgissent des ténèbres et déclarent : “horrible est le beau, beau est l’horrible”.
Dans le prologue de sa pièce de théâtre Cromwell (1827) Victor Hugo prédisait, avec presque deux siècles d’avance, le rapport de notre société moderne avec le beau et le laid : “le contact du difforme a donné au sublime moderne quelque chose de plus pur, de plus grand, de plus sublime enfin que le beau antique. (…) Le beau n’a qu’un type, le laid en a mille. C’est que le beau, à parler humainement, n’est que la forme considérée dans son rapport le plus simple, dans sa symétrie la plus absolue, dans son harmonie la plus intime avec notre organisation. (…) Ce que nous appelons le laid, au contraire, est un détail d’un grand ensemble qui nous échappe, et qui s’harmonise, non pas avec l’homme, mais avec la création toute entière. Voilà pourquoi il nous présente sans cesse des aspects nouveaux, mais incomplets”.
Umberto Eco, dans plusieurs articles parus en Espagne avant le lancement de son livre Histoire de la laideur affirme que “la beauté peut ennuyer alors que la laideur est infinie.” Il va jusqu’à glorifier la différence que représente la laideur dans notre monde moderne. “On peut dire du laid qu’il a du charme, ce qui n’est pas le cas du beau. De quelqu’un de laid, on pourra dire qu’il est charmant. On ne le dira pas de quelqu’un de beau. La laideur est bien plus intéressante que la beauté. Parce que la beauté est relative à la médiocrité. La beauté est un canon, une norme. Alors que la laideur est une exception. La laideur doit être extrême pour être intéressante”.
Aujourd’hui, le concept de beauté est aussi ambivalent que celui de laideur. Il dépend toujours d’une culture, d’une époque, d’une politique, d’une économie, d’une religion ou d’un contexte social. Ce sont les derniers jours de l’éternel duel entre Apollon et Dionysos.
Mais pourquoi la laideur est-elle aussi admise de nos jours ? L’épuisement du canon classique ; la recherche de nouveaux horizons à travers la transgression, la rébellion, la provocation ou la subversion ; la crise des valeurs et les mouvements de contre-culture ; l’adéquation avec une époque consumériste ; le développement des arts nouveaux et des médias comme la photographie, le cinéma, la télévision, la musique et internet qui estompent et normalisent toute frontière ; cette tendance à vivre contre la nature et à l’imiter via un monde artificiel ; par le métissage et la mondialisation ; par les idées que la publicité et la mode véhiculent, qui semblent toutes sortir du même moule et déboucher sur la même conclusion : le laid comme masque et comme moyen pour attirer l’attention et revendiquer une identité originale et authentique dans un monde affreusement compétitif où le laid offre un éventail inépuisable de possibilités.
Le Philosophe Gilles Lipovestsky explique dans son livre L’Empire de l’éphémère (1987) : “la mode est un système original de régulation et de pression sociale. Ses changements présentent un caractère d’urgence qui s’accompagne d’un devoir d’adoption et d’assimilation et s’impose plus ou moins obligatoirement à un milieu social déterminé, tel est le despotisme de la mode si fréquemment dénoncé à travers les siècles. Un despotisme par ailleurs très particulier qui ne dispose pas de plus grande sanction que le rire, la moquerie ou la réprobation de ses contemporains. En outre, le laid a toujours été à la mode”.
Antoni Marí (écrivain et agrégé d’esthétique à l’université Pompeu i Fabra de Barcelone) affirme que depuis qu’il a abandonné la beauté, l’art n’essaie plus de flatter les sens sinon pour réfléchir à ses limites. “Le laid, dans toutes les acceptions de son sens, qui vont du grotesque à l’horrible, en passant par le ridicule et le strictement laid, est au centre des arts à partir du Romantisme. Depuis cette période, la beauté a cessé d’avoir un intérêt pour l’art, ce depuis les exécutions de Goya jusqu’aux oeuvres de Pollock”.
“La beauté n'est pas une qualité inhérente aux choses elles-mêmes, elle existe seulement dans l'esprit qui la contemple, et chaque esprit perçoit une beauté différente. Une personne peut même percevoir de la difformité là où une autre perçoit de la beauté. Et tout individu devrait être d'accord avec son propre sentiment, sans prétendre régler ceux des autres. Chercher la beauté réelle ou la réelle laideur est une vaine enquête, comme de prétendre reconnaître ce qui est réellement doux ou ce qui est réellement amer.(…) Une cause évidente de ce que beaucoup ne parviennent pas à ressentir le véritable sentiment de la beauté est le manque de cette délicatesse d'imagination qui est requise pour prendre conscience de ces émotions fines. A cette délicatesse, tous prétendent : chacun en parle et réduirait volontiers toute espèce de goût ou de sentiment à sa propre norme”. David Hume. De la norme du goût, 1757