A l'écran, on voit souvent Vincent Macaigne et Vimala Pons. Dans un premier temps, les films sont enchanteurs, drôles, légers, parlant de l'époque avec la distance ironique de celui qui n'y croit plus... Et puis ça se complique carrément.

Ça avait commencé à Cannes en 2013. L'avenir se jouait dans les sections parallèles, comme souvent. Vincent Macaigne était deux fois à l'ACID (2 automnes, 3 hivers de Sébastien Betbeder et La Bataille de Solférino de Justine Triet) et une fois à la Quinzaine des Réalisateurs (La Fille du 14 juillet d'Antoinin Peretjatko). Un physique à la François Hollande pour des films tournés l'année de son élection (voire le jour de son élection, dans le cas de La Bataille de Solférino). Un truc générationnel, donc.

L'année suivante, c'est Virgil Vernier (acteur dans La Bataille de Solférino) qui déboule à l'ACID. Son magnifique Mercuriales montre l'ultra-contemporain comme un Moyen-Âge enténébré, plantant sa fiction dans un décor documentaire, introduisant ses personnages dans les allées de la proche banlieue. Vernier documentait son époque en trouvère désenchanté. L'année suivante, Emilie Brisavoine (baby-sitter dans... La Bataille de Solférino) proposa dans la meme section que ses camarades son premier long. Le film s'intitule Pauline s'arrache et c'est, en documentaire, l'histoire d'une émancipation. Celle de sa cadette de quinze ans.

Il faut encore mentionner ici de Benoît Forgeard (compère de Macaigne dans l'excellent Les Lézards, court-métrage de Vincent Mariette, l'auteur de Tristesse Club), bricoleur hilarant qui compilait en 2012 trois de ses courts sous le titre de Réussir sa vie (un programme...) et dont le premier long, Gaz de France, présenté encore à l'ACID en 2015 met en scène un président (Philippe Katerine) élu sur une chanson, "La Rigueur en chantant" (au passage, on prendra le temps de voir Stève André, faux débat télévisé façon démocratie directe, pour compléter le parcours républicain proposé par la filmographie de Forgeard).

Regarder cette galaxie de jeunes cinéastes avancer dans les années Hollande nous donne une idée de la génération qu'elle filme. Le rêve politique a fait long feu. Peretjatko montre une France si enfoncée dans la crise que les vacances sont raccourcies d'un mois et Sarkozy rappelé aux affaires. Justine Triet tourne sa Bataille de Solférino le soir de l'élection présidentielle en reléguant l'événement politique au second plan. Ce qui compte ici, c'est la garde des enfants et les déchirements intimes.

Virgil Vernier, qui jouait les benets La Bataille de Solférino a fini de rire. Dans Mercuriales, il reprend les thèmes esquissés dans ses courts précédents. Il y a les marges, donc, et ce qui reste là de politique ne porte plus ce nom. Tout au plus sera-t-il question de vivre ensemble. On improvise des colocations dans le plus grand dénuement. On parle de religion et de laïcité sur un coin de table, un soir de fête. Sont présents un jeune Français converti à l'Islam et une strip-teaseuse dans la merde. Il y a des mères isolées, des immigrés de deuxième génération à qui on assigne les tâches subalternes. Loin des ors de Solférino, Bagnolet est plongée dans la nuit et les façades des deux tours tendent un miroir cruel au pays.

Les questions sociétales qui ont animé le débat public ces dernières années ont été posées depuis longtemps dans les milieux filmés par ces cinéastes. Le mariage pour tous est une affaire de la préhistoire chez Emilie Brisavoine : dans Pauline s'arrache, le père, homosexuel, vit depuis vingt ans avec une ancienne reine de la nuit. Les personnages de Vernier n'attendent pas le vote de l'Assemblée pour gérer les problèmes de logement, d'emploi et de laïcité et Antonin Peretjatko annonce la guerre civile... Ce jeune cinéma-là montre une France où la question politique se règle en privé. En cela, ils sont le reflet d'une société qui s'abstient les jours de vote en même temps qu'ils rendent plus évident le fossé béant qui sépare le peuple de ses représentants.

L'espoir distillé par Emilie Brisavoine dans Pauline s'arrache tient alors au parcours individuel d'une gamine de seize ans affranchie des pesanteurs familiales. On mise tout sur la jeunesse, conscient que la génération d'avant a foiré son entrée en scène. Les personnages de 2 automnes, 3 hivers ont cédé à la médiocrité, ceux de La Bataille de Solférino en sont déjà à faire trinquer les gosses, ceux de Réussir sa vie ne sont pas au bout de leurs peines. Et on imagine Laetitia Dosch, chroniqueuse pour ITélé dans La Bataille... tenir en haleine les spectateurs les soirs d'attentats.

Le parcours à l'écran de Vincent Macaigne et Vimala Pons brosse ainsi le portrait déchiré d'une génération, clouée au sol d'un côté, comme les personnages de celui-là, éprise de grâce et de légèreté, de l'autre, comme les personnages de celle-ci. Reste alors à prendre le large comme dans La Fille du 14 juillet ou Vincent n'a pas d'écailles, à s'arracher comme Pauline. Loin, bien loin, et tout seul de préférence.