Et ce depuis 1929, lorsque l’éditeur milanais Mondadori lança la publication de ces récits de mystères et d’investigations, dans la foulée d’écrivains anglo-saxons héritiers d’Edgar Poe et Arthur Conan Doyle.
Dans le cinéma d’exploitation italien, le giallo est une émanation du genre policier, à la mise en scène stylisée, voire opératique. Il maestro Mario Bava verse le premier sang dans La Ragazza che sapeva troppo (La fille qui en savait trop, 1963) puis dans Sei donne per l’assassino (Six femmes pour l’assassin, 1964). Jeunes femmes sous tension, assassins aux gants de cuir noir, éclairages diaprés, meurtres hyperboliques : les dés sont jetés.
Dès lors, le giallo va divulguer son venin durant une quinzaine d’années. Des cinéastes comme Dario Argento, Sergio Martino ou Lucio Fulci rivalisent d’audaces visuelles et soumettent le public à une série d’électrochocs cruels ou sensuels. Les titres de leurs films, dans les traductions italiennes du moins, sonnent comme des sortilèges : L’Uccello dalle piume di cristallo (L’oiseau au plumage de cristal), Il tuo vizio è una stanza chiusa e solo io ne ho la chiave (Ton vice est une porte close dont moi seul possède la clé), Una lucertola con la pelle di donna (Un lézard à la peau de femme).
Le giallo résiste à la conformité et contamine d’autres genres comme le mélo, le fantastique gothique, voire le drame social. Ses armes ? Tranchantes. Ses intrigues ? Tortueuses. Son design ? Souvent pop, époque oblige. Et sa botte secrète ? Freud ! La grande spécificité du giallo est de servir de réceptacle aux plus troublantes pulsions de l’inconscient : voyeurisme, sado-masochisme, fétichisme, exhibitionnisme. Pendant une large décennie, le cinéma italien va donc se livrer à une séance de psychanalyse impudique qui débute par des soupirs et se clôt dans un râle ultime.
A l’écran, des reines noires comme Edwige Fenech ou Florinda Bolkan dérèglent la libido de playboys grisonnants et le meurtre libérateur se transmute en rituel amoureux où le rasoir sépare à vif Eros de Thanatos. Au passage, Ennio Morricone en profite même pour composer ses musiques les plus risquées.
Près de 20 ans après sa disparition effective, le giallo compte toujours quelques chefs d’œuvre inoxydables (Profondo rosso de Dario Argento), pas mal de performances fascinantes (le godardien La mort a pondu un oeuf de Giulio Questi), beaucoup de bouffonneries aussi, où le mobile et le modus operandi des tueurs laissent songeur. Mais surtout d’indéfectibles adorateurs qui savent encore reconnaître sa griffe visuelle en moins de trois plans. Car le giallo n’est pas un genre, c’est un style unique. Hautement neurotoxique.