Il aura fallu un suicide, celui inaugural d'une cinquantaine de collégiennes sous les rails du métro tokyoïte dans Suicide Club (2001), pour que le nom de Sono Sion éclate à la face du monde (dans une marée de sang). Jusque-là poète expérimental et cinéaste marginal, il dépasse rarement le cadre des festivals spécialisés où il se fait connaître pour ses manifestes "guérillas", bricolés et tournés dans son coin "à l'arraché". Une suite de moyens et longs-métrages comme I am Sion Sono !, A Man’s Hanamichi ou Bicycle Sighs qui mêlent avec frénésie cris, poésie et existentialisme "punk".
Après les chocs Suicide Club (2001), Strange Circus (2005) et Hair Extensions (2007), il aurait été maladroit de ranger Sono Sion dans le petit cadre étriqué du film de genre malade et un peu foutraque. En effet sur l'air du Bolero de Ravel, le réalisateur ouvre en grande pompe un an plus tard sa "trilogie de la haine" avec Love Exposure (2008). Véritable épopée romanesque, excessive et frénétique, le film est une rafale cinématographique de près de quatre heures où le réalisateur allie sans complexes comédie excentrique, mélodrame familial, passions blasphématoires, violence et délires surréalistes. Love Exposure raconte l'histoire de Yu, un fils de prêtre catholique, qui intègre un groupe de pervers pour "vivre dans le péché" et trouve l'amour "pur" en la personne de Yoko, une fille qui déteste les hommes. Révolté et mortifère, Love Exposure interroge les normes, les tabous et les dérives sectaires qui gangrènent la société japonaise.
Le réalisateur complète deux ans plus tard sa trilogie avec Cold Fish (2010) et Guilty of Romance (2011), tous deux basés sur des faits divers sordides. Ils représentent les deux faces (masculine et féminine) d'une même pièce macabre où les personnages principaux (un père de famille serial-killer dans Cold Fish et une femme au foyer abusée dans Guilty of Romance) tentent de s'extraire avec violence d'un conformisme écrasant. Sono Sion poursuit ainsi sa dissection de la famille japonaise contemporaine et s'impose dès lors comme l'un des réalisateurs les plus excitants et vindicatifs de l'archipel.
Le 11 mars 2011, l'accident de Fukushima bouleverse un peu la cinématographie de Sono Sion. Il réalise coup sur coup deux drames familiaux Himizu (2011) et The Land of Hope (2012) qui baignent dans l'ambiance apocalyptique de la catastrophe. S'il continue le portrait d'une société conformiste et anxiogène (et critique avec virulence l'Etat japonais), le réalisateur délaisse l'humour acide de ses précédents films et glisse dangereusement vers le mélodrame.
En 2013, Sono Sion renoue avec un cinéma décomplexé avec Why don't you play in hell ?, variation sur les films d'exploitations où le réalisateur convoque avec bonheur le fantôme de Bruce Lee, les films de sabres et les yakuzas de Fukusaku. Il se permet même une note autobiographique en faisant allusion à son passé de réalisateur "guerilla".
En 2014, les spectateurs de l'Etrange festival decouvraient son adaptation du manga de Santa Inoue, Tokyo Tribe, un West Side Story nippon sur fond de hip-hop et de duels au sabre.
L'année suivante il semble pris d'une crise de boulimie filmique et livre à la chaîne cinq longs-métrages ! Mais entre les adaptations de mangas réalisés à la va-vite (l'horrible pochade The Virgin Psychics) et les films qui creusent une veine plus intimiste et iconoclaste (Whispering Star et sa sublime S-F "tarkovskienne"), il est conseillé de faire le tri...
En 2016, Sono Sion reprend un rythme normal et s'apprête à faire découvrir aux spectateurs de l'Etrange Festival son dernier film, Antiporno. Un film qui, à l'image de Guilty of Romance, rend hommage aux "Romans Pornos" des années soixante-dix. L'espoir de retrouver un Sono Sion plus caustique que frénétique ?
A l'instar de son compatriote Hitoshi Matsumoto (Big Man Japan, Symbol, Saya Zamurai), Sono Sion poursuit la voie d'un cinéma parallèle et corrosif qui sous la violence, les délires visuels et l'humour désinvolte explore les travers d'une société japonaise névrosée et d'une jeunesse au bord de l'implosion. Les figures des institutions démisionnaires (l'école, la religion, la famille...), des pulsions destructrices et de la solitude citadine contemporaine ne cessent de traverser des films anxieux, nihilistes et désespérés mais jamais denués d'un humour extravagant.
Ludovic Denizot-Fauconnet
Retrouvez Sono Sion à L'Etrange Festival au Forum des images :
The Sion Sono sera diffusé le mercredi 7 septembre à 17h15 en salle 100 puis le Jeudi 15 septembre à 14H45 en salle 300
Antiporno sera diffusé le mercredi 7 septembre à 21H30 en salle 300 puis le mardi 13 septembre à 19H30en salle 500