Le scénariste, Paul Laverty, a passé des mois à arpenter les rues de Glasgow, à parler aux gens, à écouter leurs histoires avant de commencer à écri­re. A ce propos, Loach dit admirer chez Laverty cette faculté de ne pas se conten­ter de prendre en compte les choses rapportées mais d’aller les vérifier à la sour­ce. Laverty souhaitait particulièrement montrer que, de nos jours, dans une des villes les plus dynamiques d’Europe, à quelques pas des quartiers chics, la réalité ressemble souvent à un roman du XIXème siècle, de Dickens ou de Zola.

La position politique radicale de Loach demeure claire et impénitente dans My Name Is Joe : “Tout cela disparaîtrait si les gens avaient un job” dit-il. “Les seuls emplois qui existent sont ceux liés à la pauvreté: programmes contre la drogue, aide sociale, conseil juridique.”

Parallèlement à ce contexte social fort, il fallait que, comme dans tous les films de Loach, la vie affective des personnages soit au centre du film. Paul Laverty ajoute : “Je suppose que j’avais envie de voir ces deux belles personnalités essayer de construire quelque chose ensemble. Joe est toujours un vrai baril de poudre, pas­sionné et avide de rattraper le temps perdu, pressé de vivre pleinement. Sarah a une vie bien remplie : un job très prenant, de bons amis et son indépendance. Les relations amoureuses ne se développent jamais vraiment comme on s’y attend. Celle-ci encore moins que les autres. Joe et Sarah s’approchent aussi souvent du bonheur que de la rupture.”

Peter Mullan, qui avait déjà tourné avec Loach dans Riff-Raff, incarne Joe. Il a même inspiré certains traits du personnage. “Joe est soupe-au-lait, plein de bonnes intentions, intelligent et passionné” dit-il. “Il approche de la quarantaine ayant gâché la plus grande partie de sa vie adulte à cause de l’alcool. Joe veut aimer, être aimé et essayer d’en finir avec les démons qui continuent de le hanter.”

Peter Mullan dit que jouer le personnage de Joe était un peu comme “être moi-même mais dans un contexte différent. Ce qui est arrivé à Joe aurait pu m’arriver si les choses n’avaient pas marché”.

Avant le tournage, Peter Mullan a passé du temps avec les Alcooliques Anonymes qui l’ont conseillé sur le comportement des alcooliques sevrés : “Vous avez constamment peur de retomber, le premier verre est le verre de trop. Dans l’euphorie d’avoir réussi à redevenir sobre, vous avez toujours peur d’une rechute. Si vous vivez une relation amoureuse, vous avez tout le temps peur de la foirer. Vous êtes donc très prudent en matière d’amour et d’engage­ment.”

C’est exactement la situation de Joe quand il rencontre Sarah. Peter Mullan ajoute: “Tous les membres des AA disent que les problèmes sentimentaux sont la cause prin­cipale des rechutes et du besoin de conseil. Joe entraine une équipe de football de quartier - les onze sportifs les moins convaincants de l’histoire du cinéma - et pour ces jeunes, il essaye de se maintenir en forme. L’équipe est une bouée de sauvetage.”

Peter Mullan a été très impressionné par les acteurs non-professionnels que Loach, à son habitude, a intégré à la distribution. Il se souvient particulièrement de la scène de la réunion des AA: “J’avais eu mon texte pour cette journée et j’avais quelques doutes quant à la façon de le jouer. Ken a demandé aux gens de raconter leur histoire et ils ont été superbes, hon­nêtes et émouvants. Pour la première fois de ma carrière, je n’avais pas envie que la caméra vienne sur moi. J’ai alors décidé de ne pas être acteur mais d’être tout simplement. C’était absolument terrifiant.”

Louise Goodall, qui jouait la girl-friend de Robert Carlyle au début de Carla's song, incarne Sarah, l’assistante sociale qui s’éprend de Joe.

Très investie dans son travail auprès des gens en difficulté, “Sarah a un amour des gens que je partage.” dit Louise Goodall. “Je voulais même être infirmière à une époque! J’aime l’équilibre de Sarah et sa gentillesse naturelle et puis je comprends pourquoi elle tombe amoureuse de Joe.”

Louise considère que son travail avec Loach est son expérience professionnelle la plus intéressante à ce jour : “C’est formidable de ne pas devoir absolument coller au scénario, vous pouvez mettre autant de vous-même que possible dans votre jeu. Et Paul Laverty accepte volontiers que les acteurs ajoutent leurs propres mots, ce que Ken encourage.”

David McKay incarne Liam qu’il décrit comme un “pauvre gars” perdu dans les affaires de drogue.

Après un séjour en prison, il essaye, avec l’aide de Joe, de décrocher sans savoir combien de temps il pourra tenir. “On lui donne une seconde chance et ça lui ouvre les yeux. Il veut maintenant à tout prix maintenir sa famille unie. C’est tout ce qui lui reste.” dit McKay.

AnneMarie Kennedy est Sabine, compagne de Liam, jeune femme fragile et forte à la fois qui se bat quotidiennement pour que sa famille et elle-même ne soient pas détruits par la drogue et la prostitution. AnneMarie est une actrice non-professionnelle qui, même pendant le tournage, avait conservé son emploi de femme de ménage à mi-temps.

Ken Loach n’aime pas parler des méthodes de travail qu’il a établies depuis plus de trente ans ni de son parcours: “C’est juste un nouveau film.” dit-il.

“Ce qui compte, c’est la vie et les émotions des gens qui sont dans le film, leur difficulté à gérer des situations impossibles. C’est aussi, quand on leur donne la parole, leur talent insoupçonnable, leur énergie étonnante et leur résistance surhumaine.

Ce qui est important, c’est le contenu, il s’agit de respecter les gens que vous voyez à l’écran. Il faut faire confiance à son instinct et ne pas trop en parler sinon on le perd.”

Loach n’est pas d’accord avec l’idée que My Name Is Joe marque un retour à un cinéma plus modeste et intimiste après les épopées internationales qu’étaient Land and Freedom et Carla's song : “C’est un film plus modeste d’un point de vue logistique, avec un seul lieu de tournage principal et une distribution plus réduite, mais cela ne veut pas dire qu’il ait moins d’impact ou de résonnance qu’un projet plus important en termes de production.”

Barry Acroyd a travaillé à l’image de tous les films de Ken Loach depuis Riff-Raff. Il connait donc bien maintenant les difficultés qu’on rencontre sur ce type de films :

“Il y a beaucoup de scènes dans de petites pièces éclairées par une seule ampoule tout sim­plement parce que les personnages ne peuvent se permettre un éclairage sophistiqué.” dit- il. “Le problème qui se pose alors est de créer une lumière qui ne soit pas trop hideuse.” Certaines de ces scènes intenses et chargées d’émotion sont tournées et retournées plusieurs fois avec de petits changements à chaque prise. “ Ken ne coupe pas les dialogues, il les lais­se se dérouler. On ne sait jamais très bien quel est le moment précis qui l’intéresse. Ce peut être un tout petit moment au début ou à la fin d’une nouvelle prise.”

“L’oeil est attiré par des images esthétiques. L’action se déroule en grande partie dans des intérieurs étriqués et des décors glauques, mais certaines prises célèbrent la beauté des envi­rons et enchantent la rétine. Chez Loach, ce qui se passe devant la caméra est toujours plus important que ce que fait la caméra.”

Martin Johnson, décorateur, et Fergus Clegg, directeur artistique, ont tous deux déjà travaillé avec Loach et connaissent ses exigences strictes: “Il a été parfois difficile de trouver des lieux de tournage qui aient la bonne lumière. Ken ne voulait pas utiliser la lumiè­re du soleil.”

Tous les lieux étaient à peu près dans la même zone pour davantage d’authenticité. “ Notre but est toujours de créer un endroit fonctionnel et réaliste, sans rien qui puisse détourner l’attention.

Quand on obtient cela, on sait que l’on peut se concentrer sur l’histoire et l’action.”