Night Moves est votre film le plus narratif, le plus classique. Souhaitiez-vous faire un film plus ouvert et élargir votre public ?
Non, parce que je ne sais pas deviner ce qui va marcher, ni définir ce qui est accessible ou pas par le public. Mes autres films parlent de personnages perdus qui essayent de trouver leur route, et mon travail de cinéaste est parallèle : comme les personnages, je cherche ma voie en faisant le film. Dans Night Moves, il y a une carte routière, un programme que les personnages tentent d’appliquer, et moi aussi, je sais exactement ce que je fais et où je vais avec le film. Donc oui, c’est un film plus narratif, doté d’une structure dramaturgique plus évidente.
Vos personnages préparent un coup. Est-ce comparable au cinéaste qui prépare son film ?
Je crois que tous mes films présentent ce parallélisme entre l’histoire racontée et le processus filmique. Mon équipe et moi, on est comme nos personnages, on travaille sans filet : si un problème survenait, tout le projet du film pourrait s’effondrer. Dans Night Moves, le parallélisme réside dans les étapes concrètes d’un travail. Je montre tout ce que font mes personnages pour monter leur "affaire" et j’adore filmer cela, c’est-à-dire des actions très concrètes, des gestes basiques.
Les trois jeunes gens commettent un acte terrible, mais pour une bonne cause. Votre film illustre-t-il la phrase "l’enfer est pavé de bonnes intentions" ?
Les trois personnages ont des motivations différentes. Josh et Dena pensent que faire sauter un barrage est une action symbolique, ils veulent éveiller les consciences. Josh en particulier est un personnage à la Crime et châtiment : il pense qu’on peut accomplir quelque chose de mauvais pour un objectif plus noble. Mais l’idée n’était pas de transmettre un "message", je voulais coller à ces trois personnages dont chacun a son propre système de croyance, sa propre morale. Le film ne porte aucun jugement sur ce qu’est une bonne ou une mauvaise action.
Peut-on dire que Night Moves examine la question des idéaux, de ce qu’ils recèlent de bon mais aussi de dangereux ?
Oui. Il y a danger dès lors que les choses auxquelles on croit deviennent des dogmes absolus et que l’on pense détenir LA vérité. Les idéaux purs sont dangereux, il est préférable d’intégrer les ambiguités, la complexité et les aspects négatifs des idées auxquelles on croit. Mais d’un autre côté, le monde est tellement mal barré écologiquement, économiquement... Que peut faire le citoyen ordinaire ? Mes personnages agissent radicalement mais... l’industrie du pétrole est radicale, ses liens avec le gouvernement sont radicaux, détruire des forêts entières est radical, etc. il y a de la radicalité de tous côtés. La différence, c’est que la radicalité des puissances dominantes est légale et que celle d’individus qui s’opposent est illégale. Une fois cela dit, je crois que ces questions sont trop grandes pour ce film.
Revenons à des questions plus modestes. le film traite aussi de la confiance, du sentiment de culpabilité, de la paranoïa...
Pendant l’écriture, on se posait des questions comme : comment se comporte un individu seul, et quand il est dans un groupe ? Ces trois personnages font bloc pendant un temps alors qu’ils ont des personnalités et des idées très différentes. D’abord, ils ont un projet commun et mettent leurs différences en veilleuse. Une fois le projet accompli, ils retournent à leurs individualités respectives. Josh est très introverti, très secret, on ne le comprend qu’à travers ses relations aux autres.
Avec le recul, il m’a semblé aussi que Dina jouait le même rôle que le chien dans Wendy and Lucy : à un moment, elle disparaît du film et son absence devient centrale. Le film est vraiment construit autour de la dynamique de groupe. On connaît des exemples historiques semblables à ce qui se passe dans ce groupe : les groupes radicaux des années soixante produisaient aussi pas mal de paranoïa en leur sein.
Dans la première partie du film, les personnages sont tendus vers leur but et ne pensent qu’à ça. Une fois leur but atteint, ils se dispersent et leur personnalité émerge, devient plus complexe. Cette complexité psychologique est bien sûr un problème pour eux, ça leur complique la vie.
Night Moves est un thriller, un film de braquage, mais qui évite tous les clichés du genre. Vous ne filmez pas l’explosion du barrage, vous ne montrez pas la police enquêter, la fin est très ouverte...
J’ai pris un milieu particulier, celui des fermes écologistes, et je l’ai plongé dans un thriller à la Anthony Mann. Je ne sais pas si je voulais éviter les clichés, je sais que je voulais filmer avec minutie un travail, des gestes et des actions pas forcément spectaculaires. Mais c’est vrai que l’idée du film de braquage était le concept de départ.
Si je ne filme pas l’explosion du barrage, c’est parce que je reste tout le temps avec les personnages. Je n’aurais pas pu justifier le fait de les quitter, juste pour filmer une scène spectaculaire : cela aurait été une trahison du film, de sa structure. J’ai préféré rester avec les personnages et saisir leurs émotions au moment de l’explosion.
Le film prend-il position sur la question écologique ?
Mon co-scénariste John Raymond et moi sommes politiquement engagés mais nous avons écarté notre opinion du film. Nous sommes restés fidèles et honnêtes avec nos personnages, même si nous ne partageons pas leurs idées. Je n’ai pas de message politique à faire passer dans mes films, je ne connais pas les réponses aux problèmes de notre temps.
Night Moves est un film de personnages, mais il est vrai que le sujet et le contexte sociologique de l’histoire soulèvent des questions.
Nous avons tourné dans une vraie ferme écolo et nous avons veillé à ne pas être trop intrusif chez ces gens qui essayent de baisser leur empreinte carbone. ils sont très impliqués dans leur cause, et ils ont fait quelques sacrifices pour nous accueillir, ce qui était généreux de leur part. On voulait absolument les respecter, mais en même temps, on voulait raconter notre histoire. Certains de ces écolos ne sont pas des anges, des êtres purs, certains sont limite des cas sociaux. On ne voulait pas faire un film écolo bigot. Ces fermes écologistes sont bonnes pour les fruits et légumes, pas forcément pour du bon cinéma !
La b.o. est remarquable. comment avez-vous procédé avec Jeff grace ?
J’ai commencé à travailler avec lui au moment de la première copie travail du film, très brute, très grossière. il a visionné, puis m’a envoyé ses premières idées. On progresse ainsi, étape par étape, et on finit par trouver notre territoire commun. Vers la fin du processus, on se voit chaque semaine pour tous les ajustements entre musique et mise en sons. Nous avions déjà travaillé ensemble sur La Dernière Piste, c’est un collaborateur formidable.
Vous tournez souvent dans l’Oregon. Qu’est-ce qui vous attache particulièrement à cette région ?
Mes deux premiers films étaient basés sur des nouvelles de John Raymond, qui a grandi dans l’Oregon. Mon producteur aussi. Et mon ami Todd Haynes vit à Portland depuis des années. Aujourd’hui, je vis entre New york et l’Oregon. Si mes films sont ce qu’ils sont, c’est grâce à la douceur de l’Oregon. Là-bas, nous sommes un petit groupe de gens, on vit et travaille dans des endroits reculés, c’est comme une aventure.
Parfois les éléments s’en mêlent, des pluies fortes, le froid, la neige, ça rend les tournages difficiles, mais ça nous soude aussi. Et puis on travaille dans le calme, loin de l’agitation hollywoodienne, loin des agents, c’est comme si on tournait des films de famille ou d’amis, c’est très intime et agréable. Et j’adore faire mes recherches et repérages dans l’Oregon.