Dix ans séparent vos deux long-métrages, qu'avez-vous réalisé pendant ce temps ?

Kelly Reichardt : J'ai réalisé un long-métrage en Super-8 intitulé Ode ainsi que les films expérimentaux Then a year et Travis, j'ai enseigné le cinéma et je me suis baladée en voiture avec ma chienne.

Le film est tiré d'une nouvelle de Jonathan Raymond. Qu'est-ce qui vous a donné envie d'adapter cette nouvelle ?

J'avais lu le roman de Jonathan The Half-life et je lui ai demandé s'il avait écrit des nouvelles minimalistes qui se déroulaient en extérieur. Il m'a envoyé Old Joy, l'histoire d'une amitié qui reflétait le sentiment de perte et d'aliénation contre lequel tout le monde autour de moi semblait lutter.

Durant l'été 2004, la campagne présidentielle battait son plein. La guerre en Irak paraissait toujours être une bonne idée pour au moins la moitié des Américains. Malgré les tentatives du gouvernement des États-Unis pour étouffer la critique, il y eut des incidents comme l'arrestation d'un résident albanais qui avait refusé d'enlever son tee-shirt « Paix sur la terre » alors qu'il faisait ses courses dans un centre commercial. Je roulais à travers le pays avec ma chienne Lucy, en écoutant une radio chrétienne et en chronométrant la fréquence à laquelle apparaissaient les panneaux anti-avortement « Ma maman a choisi la vie ». La relation entre Mark et Kurt était, entre autres choses, une belle métaphore de l'inefficacité de la gauche.

Vous travaillez sur ce film avec Daniel London et Will Oldham qui sont des acteurs aux parcours et univers opposés. Comment vous est venue cette idée de les réunir ?

Je connaissais Will, il avait travaillé sur la musique de mon film Ode. Un jour, je suis allée écouter Jonathan faire une lecture d'Old Joy. Au fil de la lecture, je n'arrêtais pas de visualiser Will Oldham dans les scènes.

J'ai envoyé le livre à Will et nous avons passé les quelques mois qui ont suivi à décider quel personnage il devait jouer - c'est difficile à imaginer maintenant mais il était attiré par les deux rôles de manière égale. Will a essayé de me présenter quelques-uns de ses amis qui ressemblaient à Kurt, pour jouer ce rôle mais soit ils vivaient dans un van, soit ils n'avaient pas le téléphone.

Finalement, ils ressemblaient trop à Kurt pour qu'on envisage de les contacter. J'ai rencontré Daniel par l'intermédiaire de la réalisatrice Emily Hubley. Nous nous sommes vus à New-York au moment où je partais à Portland pour préparer le tournage du film. Nous nous connaissions à peine, donc l'un et l'autre nous avons un peu sauté dans l'inconnu en croisant les doigts, et je pense au final que ça s'est bien passé pour nous deux. Daniel et Will se sont rencontrés la veille du premier jour de tournage. Ils sont vraiment partis faire une virée en voiture ensemble. Ils ont passé beaucoup de temps dans cette vieille Volvo sur le côté de la route, à attendre sous la pluie en écoutant la radio et en apprenant à se connaître.

Will Oldham a été comédien dans son adolescence, puis musicien.  Comment l'avez-vous dirigé ?

Will fait tout à fond. En tant qu'acteur, il veut qu'on lui dise exactement ce qu'on veut. En même temps, c'était vraiment un travail de collaboration et il y avait la place pour que Will et Daniel apportent des choses plus personnelles. Avec un script de cinquante pages, il y avait de la marge pour des expériences et même si le texte les touchait, ils étaient libres d'improviser.

L'histoire que Kurt raconte dans le bain vient en grande partie d'une anecdote qu'il nous avait racontée à Daniel et moi alors qu'on répétait un soir. L'histoire de Will s'est transformée jusqu'à inclure des éléments de la nouvelle de Jonathan. On en avait parlé mais ça n'avait jamais été écrit et ça continuait tout doucement à se construire dans l'esprit de Will. Pendant le tournage, il pleuvait des cordes et ces types étaient dans l'eau depuis des heures, nous étions frigorifiés et tout l'équipement de Pete Sillen (le chef opérateur) était trempé. C'était vraiment difficile. On a fait la scène en une ou deux prises et, pour la première fois, l'histoire est devenue parfaitement cohérente alors même qu'elle était racontée spontanément par Will.