Si Total Recall joue sur une possible multiplicité des niveaux de réalité et de virtualité, c’est notamment grâce à l’impossible apparence de son héros. Masse musculaire au visage de caoutchouc, Arnold Schwarzenegger incarne de manière improbable le prolétaire rêveur de la nouvelle originelle. Et, non content de placer au milieu de son cadre cette version trop outrancière d’un individu lambda, Verhoeven ne cesse de jouer sur sa présence, ses modes d’apparition et le rapport qu’il entretient avec son environnement.Son imposante silhouette est, dès le début du film, mise en contraste avec le corps frêle de Sharon Stone, qu’il étreint. Plus loin, on verra ses muscles s’agiter de manière grotesque au rythme du marteau-piqueur qu’il tient. De manière générale, il passe son temps à circuler dans la foule, bousculant la plupart des personnes qu’il croise, les propulsant même par-dessus une rampe d’escalier. Jusqu’à son double réel (Hauser) et virtuel (son hologramme), Doug est matérialisé tout le long du film comme une présence trop lourde, écrasante, à la fois massive et multiple, qui ne peut que mettre son environnement en déroute.

Cette présence trop imposante se confronte parfois à une dématérialisation latente, comme si sa surface pouvait se craqueler et disparaître à tout moment, comme pour prouver son inexistence fondamentale. Se multiplient ainsi les différents régimes d’apparition de Doug : dans un écran, en un double holographique, ou plus saisissant encore : en vulgaire squelette dont les rayons X auront prélevé la chair et le sang.

Mais le traitement infligé au visage du personnage de l’acteur est plus impressionnant encore. C’est vraiment lorsque l’on se rapproche de lui que ce visage repousse les limites représentatives de sa propre figuration. Par un subterfuge par exemple : lorsque cette femme vêtue de jaune se met à bugger littéralement et voit sa tête se désolidariser d’elle-même, afin que l’on découvre celle de Doug, portant un masque exubérant. Ici, Total Recall opère un glissement étrange entre le réel et le virtuel en faisant du masque un visage véritable, ou du visage véritable de F actrice un simple masque que porte l’acteur qu’elle cache. Le masque devenant une bombe permettant à Doug de s’échapper. Ce plan extraordinaire qui voit s’ouvrir progressivement le visage de cette femme pour découvrir, comme au milieu d’un œuf, le visage de Doug, fait de ce dernier une surface derrière une autre surface. Un visage dont la réalité est neutralisée par sa substitution à une autre réalité.

Mais il y a pire encore : ces gros plans sur son visage malmené, où la souffrance, les tensions et autres torsions mettent littéralement en échec notre perception du visage de l’acteur, qui n’est dès lors plus tout à fait lui-même, ni exactement quelque chose d’autre.

Lorsqu’il manque d’oxygène sur Mars, la séquence nous met dans l’impossibilité de décider si nous nous trouvons face à un masque de latex — conçu de toutes pièces mais d’une ressemblance délirante avec le visage de Facteur — ou bien face au véritable visage, qui de toute façon ressemble dès le départ à un masque de latex. La métamorphose se faisant sur un seul et unique plan, l’impression est saisissante puisque le véritable visage et le masque se fondent en une seule et même entité, qui dit bien la corde entre réalité et virtualité sur laquelle se tient Doug tout au long du film.

Lorsque Doug apprend qu’un mouchard se niche dans son crâne et qu’il doit le prélever à l’aide d’un outil à la fois sophistiqué et barbare, sa souffrance met à mal sa propre représentation de façon spectaculaire. Une énorme boule parcourt l’intérieur de la surface de son visage, qui la recrache comme un parasite. Ici encore, l’impression est solide de se trouver à la fois face au véritable visage de l’acteur — que l’on sait capable de grimaces extraordinaires sans effet spécial particulier (Schwarzie étant lui-même un effet spécial particulier) — et face à une reproduction de sa tête. Cette frontière entre les possibilités plastiques qu’offrent son visage et le grand réalisme de sa reproduction en latex atténuent la frontière figurative entre le vrai et le faux, la chair et le plastique. Jusqu’au plus incroyable court-circuit figuratif du film : ce visage dont la tension est trop forte pour supporter encore sa propre représentation se tord, se distord, et finit dans un flou à l’expressivité exsangue.