Au générique de début, Broken Flowers est dédié à Jean Eustache. En tant que cinéaste, de quelle manière avez-vous été influencé par lui ? A-t-il inspiré cette histoire en particulier ?

J'ai plusieurs raisons pour cette dédicace. A un certain point, Eustache a été une influence, même si elle n'a pas été directe. D'abord, La Maman et la Putain est un des plus beaux films sur l'incompréhension entre les hommes et les femmes, et il est question de cela dans notre film. Mais au niveau du scénario, le lien reste relativement éloigné. Et au niveau du style, notre film n'est pas du tout comme ceux d'Eustache.

Eustache a été une inspiration dans la mesure où j'écris dans la région des monts Catskill, en pleine forêt, et dans la petite pièce où je travaille, j'ai une photo juste à côté de ma table. C'est une photo de Jean Eustache sur le tournage de LA MAMAN ET LA PUTAIN, la photo publiée dans le New York Times avec sa nécrologie, en 1981. Il veillait donc toujours un peu sur moi. J'ai écrit ce scénario très vite, et il était toujours là quand j'étais bloqué ou quand je perdais courage. C'était important pour moi, cette photo de lui toujours présente.

L'autre raison, c'est que l'esprit dans lequel il faisait des films était absolument sincère et honnête vis-à-vis de sa conception du cinéma. La Maman et la Putain dure trois heures et demie, c'est un grand film français. Il y a quelque chose chez lui que j'aimerais garder : faire un film comme on l'a choisi, en accord avec soi-même, sans se préoccuper du marché ou des attentes de qui que ce soit, dans la volonté toute simple d'exprimer quelque chose avec ses moyens propres. C'est très important pour moi.

Je me suis d'abord dit, bon, c'est peut-être prétentieux de lui dédier mon film... Mais vous savez, je crois que si trois jeunes spectateurs quelque part au Japon, ou en Hongrie, ou dans le Kansas, n'importe où, voyaient le film sans jamais avoir entendu parler de Jean Eustache et que cela pouvait leur faire connaître son œuvre (il a fait très peu de films, quatre seulement), alors je me dirais, OK, ça valait le coup. Ça me suffirait pour me rendre heureux.

L'histoire de Broken Flowers part d'une lettre. Sur l'enveloppe, de qui est-ce l'écriture ?

C'est celle de Sandy Hamilton, notre fantastique chef accessoiriste. Quelqu'un de très méticuleux. C'était un vrai cadeau que de travailler avec cette équipe, avec tous ces gens : Mark Friedberg, notre chef décorateur, Fred Elmes, le directeur de la photo... Je n'en mentionne que trois sur une équipe de soixante peut-être : accessoiristes, éclairagistes, stagiaires, l'équipe qui faisait le café... Ils étaient tous épatants.

Vous avez déjà travaillé avec Bill Murray, il y a deux ans environ, sur la partie de Coffee and Cigarettes intitulée "Delirium". Avez-vous conçu ce nouveau film pour lui en particulier ?

Oui. Mais en écrivant le scénario, je n'essayais pas de l'imaginer disant les dialogues. Je cherchais à travailler un certain aspect de son caractère, je voulais écrire un personnage où il ne pourrait pas être tributaire de ce que nous aimons, attendons, ou savons de lui. Je voulais un rôle où il ne pourrait pas s'en remettre à son talent pour rendre n'importe quoi hilarant. Je voulais autre chose. Il a toujours montré un singulier mélange de malice et de mélancolie. Il a ça, Bill Murray, et c'est très rare. Je crois que je voulais lui donner quelque chose qui puisse mettre un peu plus en valeur cet autre côté de son talent d'acteur. Il a aimé le scénario, et j'ai avancé sur cette base à partir de ses disponibilités pour le tournage.

Les courtes scènes de Coffee and Cigarettes étaient comme des riffs à la guitare, alors qu'ici il s'agit d'un mouvement plus ample.

Oui, et c’est un personnage difficile pour un comédien. Don n'est pas un type que tout le monde est censé trouver sympathique d'emblée. Lui-même est assez coupé du monde. Mais petit à petit on s'intéresse à lui. Pour Bill, c'était délicat. Il s'en est tiré merveilleusement bien, il a énormément apporté au personnage.

Comment avez-vous contacté ces comédiennes qui, pour la plupart, n'avaient jamais travaillé avec vous comme Bill Murray. Ont-elles toutes pu lire le scénario en entier, ou simplement leurs scènes ?

Les quatre actrices principales (Frances, Jessica, Sharon, Tilda) ont reçu le scénario complet. A chacune j'ai demandé d'écrire une lettre, LA lettre, ce qui me permettait de leur faire envisager la possibilité d'être effectivement la mère de cet enfant. Je voulais qu'elles entrent dans leur personnage par l'écriture. J'ai gardé les lettres, qui étaient très belles et toutes très différentes. C'était, entre elles et moi, le premier pas vers leur personnage. Et puis, pour le tournage, j'ai réécrit la missive, en reprenant des bribes de leurs mots à elles, en empruntant à leurs lettres.

Dans ce film, vous réunissez de nouveau Jessica Lange et Bill Murray, 23 ans après TOOTSIE. En fait, je ne crois pas qu'ils aient de scènes ensemble dans ce film...

Non, mais je crois qu'ils étaient sur le plateau de Tootsie en même temps, depuis. Ils s'étaient rencontrés et se connaissaient depuis.

Comment cela s'est passé entre eux, alors ?

Bill était plein de respect, très enthousiaste à l'idée de travailler avec Jessica sur ce film. Et Jessica semblait décidée à garder un certain cap pour son personnage pendant que nous tour­nions. Sa lettre - ou plutôt celle de son personnage, Carmen - était vraiment drôle. Elle disait : "En aucune circonstance tu ne proféreras d'insultes ni ne commettras un acte brutal envers ce garçon si il se présente." (rires) Je suis parti de ça pour compo­ser le personnage avec elle, pour lui laisser ce ressentiment envers Don.

Jessica est quelqu'un d'admirable. Elle était très chaleureuse et attentive envers chacun d'entre nous. Alors de temps en temps je la taquinais en lui disant : "N'oublions quand même pas que c'était toi la reine de l'acide à San Francisco en 1968 !" J'essayais de la faire rire à certains moments pour détendre l'atmosphère, car je comprends bien ce que c'est, pour tout acteur, de faire semblant d'être quelqu'un d'autre, à la demande, avec toute l'histoire du personnage présente à l'esprit. C'est quelque chose de difficile.

Une des séquences surprenantes du film est celle où Don rend visite à Laura (Sharon Stone) et tombe sur Lolita (Alexis Dziena). Comment avez-vous mis en place l'alchimie entre ces trois-là ?

Nous n'avons pas répété, mais nous avons étudié les scènes en détail ensemble - on est restés dans la roulotte de Sharon pendant quelques heures -, tout en discutant. J'ai essayé de maintenir un ton enjoué, parce que c'est le premier arrêt sur la route de Don, et c'est le moins difficile pour lui, émotionnelle

ment. Laura n'est pas une victime, et pourtant il y a beaucoup de petits détails tristes dans son personnage. Sharon en était consciente, et grâce à elle nous avons pu les montrer. Nous avons essayé de trouver le ton qui corresponde au sentiment que nous voulions donner à ces scènes. Je ne voulais jamais parler de leur sens, parce qu'il n'est pas le même pour chacun des personnages.

Alexis a été fantastique. Elle avait un grand souci de fidélité, elle voulait parler avec moi de chaque réplique et de leur sens. Elle voulait montrer que si Lolita, d'un côté, cherche à provoquer et à séduire Don, elle veut aussi signifier à un étranger qui a connu sa mère que quelque chose lui manque, comme la figure d'un père.

Et Sharon a apporté de très belles choses. C'est Sharon qui a eu l'idée qu'on la retrouve dans le lit toute blottie contre Don quand ils se réveillent. C'est Sharon qui a eu l'idée, quand il repart, de lui baiser la main. Elle m'a dit : "Et si on inversait le geste traditionnel de l'homme qui baise la main de la femme ? Et si je lui prenais la main pour l'embrasser furtivement, juste un petit geste avant de le laisser partir, pour lui montrer que je ne suis ni abandonnée ni triste, mais que je sais bien la tendresse qui nous a uni autrefois, et que quoique ce geste puisse signifier, ça me va." Et c'était une résolution parfaite. Je sais que ce n'est qu'un petit détail, mais ils s'additionnent les uns avec les autres pendant le film, et ils ont retenu toute notre attention sur le tournage.

Après Bill Murray, l'autre rôle masculin important est celui de Winston. L'avez-vous écrit en pensant à Jeffrey Wright ? Les deux comédiens se sont-ils rencontrés avant le film ? En fait, non. Ils ne se sont vus que lorsqu'on a fait des essayages de costumes et qu'on a tourné des essais caméra. C'est la première fois que j'ai pu les réunir.

J'avais effectivement Jeffrey en tête en écrivant le personnage de Winston. Mais Jeffrey est un tel caméléon que ce n'était pas pour tel ou tel aspect de sa personnalité que j'écrivais, mais plutôt en pensant qu'il saurait incarner un rôle dont je ne voulais pas faire un cliché. J'ai espéré que ça l'intéresserait de composer le personnage à partir de ce que j'avais écrit. Et c'est ce qu'il a fait.

Sur le plateau, Jeffrey était parfois pendu à son portable juste avant qu'on tourne une scène. Au bout d’un moment ça m'a inquiété, et je lui ai dit : "Jeffrey, est-ce que tout va bien ? Tu étais juste au téléphone..." Et lui : "Oui, oui, t'inquiète, j'appelle l'ambassade d'Ethiopie toutes les cinq minutes, je trouve une question à leur poser, n'importe quoi, c'est pour écouter l'accent du type qui me répond."

Nous avions effectivement beaucoup parlé d'un accent éthiopien. Ce n'est pas tout à fait l'accent nord-africain courant (si tant est que cela existe), on y trouve des sonorités un peu indiennes. Jeffrey est très méticuleux, alors il passait son temps au téléphone à demander au type : "- Et à la frontière ouest, il y a des problèmes ?" "- Non, je n'ai rien entendu. Pourquoi demandez-vous ?" "- Euh, je..." Jeffrey écoutait le type, raccrochait et nous lançait : "Ça y est, je suis prêt !" Mais au début je me demandais à qui donc il parlait tout le temps.

Il y a une ambiguïté autour du personnage de Sherry, interprété par Julie Delpy. Elle introduit le film pour le quitter aussitôt.

On ne sait pas vraiment quelles sont ses raisons. Cela a été très agréable de travailler avec Julie pour que cela soit naturel. Il faut dire qu'elle a des répliques assez ridicules à dire, le film uti­lise des clichés, comme cette jeune française dont le nom sonne comme "chérie", ou ce type qui sous la pluie va sur la tombe de sa petite amie défunte, etc. J'ai essayé d'utiliser des clichés non pas pour jouer avec ou les distordre, mais pour les faire participer à un tout qui ne soit pas, lui, aussi cliché que ça.

Je dois connaître Julie depuis plusieurs années maintenant, et j'ai toujours apprécié les moments passés avec elle, à l'occasion, parce qu'on parle de livres ou de vieux films ou de musique ou de choses qui nous intéressent. J'ai toujours aimé le naturel et la féminité de son intelligence.

Le film suggère que toute rencontre avec telle ou telle personne peut, éventuellement, devenir capitale pour Don. C'est peut-être quelque chose qu'on retrouve dans vos autres films. Des gens se croisent, et c'est tout un monde de pistes possibles qui s'ouvre à eux. Particulièrement dans ce film, où Don part à la recherche de toutes ces femmes.

Si on retrouve cette idée dans mes autres films, j'imagine que c'est parce que c'est un aspect particulièrement précieux de l'existence. Ce sont le hasard, la chance, les coïncidences qui guident notre vie. On peut toujours vouloir organiser les choses autant que l'on veut, ce qu'il y a de plus beau et de plus profond dans la vie n'est pas rationnel mais émotionnel, ce sont les rencontres que l'on fait. Et ces choses-là sont très mystérieuses. Elles ajoutent selon moi à la trame de la vie. J'ai toujours essayé de faire des films qui ne se cantonnent pas à la structure ou à l'organisation d'un genre. Dead Man utilisait le western comme toile de fond, GHOST DOG évoque plusieurs genres cinématographiques mais j'espère qu'il ne dépend d'aucun. Tout comme ce nouveau film qui n'est, pour moi, ni une comédie romantique, ni une histoire tragique ou déprimante. Ce n'est ni l'un, ni l'autre. J'espère qu'il n'appartient à aucune catégorie.

Cela peut répondre à votre question : j'aime tourner des scènes où l'on ne peut pas savoir ce qui va arriver, où rien n'obéit à une formule. C'est un peu comme la théorie du chaos : rien n'arrive de manière rationnelle, tout est beaucoup plus une question d'émotion, de hasard, ou de molécules qui se déplacent dans l'univers bien au-delà de notre volonté... Vous pouvez croiser n'importe qui à n'importe quel moment de votre vie et vous ne saurez pas précisément ce qui va se produire. Si vous savez exactement ce qui va se passer, ce n'est pas très intéressant. Vous passez votre chemin sans que cela vous touche vraiment.

Ce n'est donc pas pour vous une question d'optimisme ou de pessimisme ?

Pas vraiment. L'expérience ne me rend pas optimiste, car je vois comment les gens se comportent vis-à-vis des autres à travers le monde, et à quel point tout ce qui est précieux semble rarement respecté. Cela me désillusionne complètement. Voilà je crois une réponse bien "zen" et contradictoire : il faut des deux pour faire un monde. Personnellement, je crois que mon côté naïf reste optimiste. Et je ne dis pas "naïf de façon forcément péjorative, parce qu'il existe une naïveté qui permet aux gens de créer.

Bill Murray est quelqu'un qui garde une belle part d'enfance en lui. Quelqu'un me demandait, pendant le tournage, "Comment est-ce que tu fais pour capter l'attention de Bill ?" J'ai répondu : "Eh bien, si tu t'installes avec des crayons et un cahier de coloriage et que tu lui dis "Regarde, Bill, je fais du coloriage. C'est chouette, non ?", alors ça ne l'intéressera pas. Mais si tu t'installes, que tu l'ignores et que tu te plonges dans ton cahier, alors il s'approchera pour te demander "Qu'est-ce que tu fais ?..." Et si tu lui réponds "Euh... je fais du coloriage", il dira "Et moi, je peux ?" "- Bien sûr, allons-y !""

Un jour, nous tournions dans la maison de Don, et il a quitté le plateau pour traverser la rue. Je l'ai regardé faire. Il n'a pas frappé chez les voisins (on ne tournait pas chez eux), il a ouvert la porte et il a disparu à l'intérieur. Qu'est-ce que vous voulez que je fasse ? C'est Bill,je ne vais pas intervenir... Et dix minutes plus tard, il ressort de la maison avec une assiette de cookies que les voisins lui avaient donnée. Comment faire pour rester plus gamin que ça ? Pour moi c'est une des splendides facettes de Bill Murray.

Pour vous, Don est-il un optimiste ou un pessimiste ?

Au début du film, je ne pense pas qu'il soit ni l'un ni l'autre. C'est quelqu'un d'immobile, il porte un trou béant en lui. Si je m'intéressais au vécu de mes personnages, ce qui n'est pas le cas, je pourrais vous répondre. Mais je ne veux pas savoir d'où vient ce vide. Quand le film commence, le vide est là, en lui. Au début, il n'a pas d'idée sur lui-même. Je ne le l'imagine donc pas pouvoir se définir comme un optimiste ou un pessimiste.

Comme vous ne souhaitez dicter au public ni ses émotions ni sa réflexion, qu'aimeriez-vous qu'il retienne du film, idéalement ?

Ça ne m'intéresse pas de faire la morale ou la leçon à qui que ce soit, alors je ne veux pas vous répondre que le film est censé avoir tel ou tel effet. Parce que je ne le sais pas précisément. Ce que je sais, c'est que je ne veux pas tirer le rideau à la fin du film et que tout se retrouve bien en place. Je souhaite que le personnage de Don reste à l'esprit des spectateurs pendant le générique de fin, je veux qu'il reste bien vivant dans leur mémoire. Les récits de fiction sont une distraction pour le public. C'est un moyen pour lui d'entrer dans un autre monde et d'observer des personnages se débattre dans ce monde et dans leurs relations entre eux.

Quand quelqu'un demande à Don : "Tu aurais un conseil d'ordre philosophique", sa première réaction est de répondre : "C'est à moi que tu demandes ça ?" Et puis il va dire la seule chose qu'il a apprise, qui est je crois la seule chose qu'on puisse apprendre en termes de philosophie : "Le passé est révolu, l'avenir n'est pas encore là, d'ailleurs je n'ai aucune influence sur lui, alors j'imagine que tout ce qui compte est juste là." Pour moi, si vous arrivez à vivre selon ça, alors vous êtes un putain de maître zen ! La chose la plus élevée à laquelle je puisse aspirer c'est, à n'importe quel moment donné, d'être présent, dans l'instant. Super facile à dire ; super difficile à faire.

C'est ce que montrent les dernières minutes du film.

Oui, il cherche quelque chose. J'ai le sentiment que, d'une certaine manière, le film parle de désir, d'attente. Je ne sais pas d'où cela est venu. D'attendre qu'advienne quelque chose qui vous manque, sans pour autant être capable de nommer ce qui vous manque tant. Je ne veux pas que le public se sente déprimé ou malheureux à la fin. Je ne veux pas non plus qu'il trouve que c'est juste un petit truc romantique à consommer avant d'aller commander une pizza. J'aimerais que les spectateurs trimballent ce moment-là pendant un petit bout de temps.