" En ce moment-ci, je tourne La Bête humai­ne, d’après le magnifique roman de Zola. Ce film se joue dans les chemins de fer. La première condition de réussite, c’était de pouvoir reconstituer l’atmosphère exacte des chemins de fer. Pour nous permettre cela, l’administration de la SNCF d’une part, et la Fédération des cheminots d’au­tre part, ont donné à la société de films pour laquelle je travaille, des facilités extraordinaires.

Pendant quinze jours, avec Jean Gabin, Simone Simon, Ledoux et Carette, nous avons travaillé dans la gare du Havre, grâ­ce à la complaisance des agents du ré­seau. Non seulement ils nous tolèrent (et quand on sait ce qu’est le dur travail du cinéma, le fait de nous tolérer c’est déjà beaucoup), mais encore ils nous aident de leurs conseils. Grâce à eux, nous avons l’espoir de faire un film vrai, un film que les cheminots ne désavoueront pas. Pas un geste, pas un fait qui ne soit passé au crible par la critique amicale de ces colla­borateurs bénévoles. Et tout cela, de leur part, sans autre intérêt que celui de voir à l’écran une représentation de leur pro­fession qui ne soit ni ridicule, ni inexacte.

Car on commence à s’en rendre compte. Si une certaine presse perd de son in­fluence, le cinéma, en ce moment, en ac­quiert une formidable sur le public, et il est normal que les gens que l’on doit re­présenter dans un film aient leur petit mot à dire. Pour que nos acteurs qui jouent des rô­les de cheminots n’aient pas l’air d’ama­teurs déguisés, Gabin, avec une extraordi­naire conscience professionnelle, a vérita­blement étudié le métier de mécanicien ; Ledoux a observé les sous-chefs de gare pendant des heures et des heures ; Caret­te s’est mis à casser du charbon et a ap­pris comment on charge le foyer d’une lo­comotive. Il sait faire de l’eau, il sait grais­ser comme un vrai chauffeur.

Cela est si rare dans notre profession que certains journalistes en ont fait tout un roman. Et les voilà qui délirent et qui racontent que Gabin conduit des trains à 150 à l’heure entre Paris et Le Havre. Or, les cheminots savent bien qu’un train ne doit pas dépasser le 120 (sauf entre Tours et Saint-Pierre-des-Corps où, exception­nellement, certains trains poussent jusqu’à 130). Ils savent bien aussi qu’on ne va pas lâcher, seul sur une locomotive, avec la responsabilité du train, un mon­sieur qui n’est pas mécanicien de profes­sion. J’espère qu’ils savent aussi que nous ne sommes pour rien dans ces extra­vagantes fantaisies journalistiques.

Gabin, avec un courage merveilleux, a suivi la vie de ses camarades les mécani­ciens de chemin de fer ; maintenant il sait faire marcher une locomotive, il peut faire toutes les manoeuvres. Mais lorsqu’il lit de pareilles âneries dans les journaux, il rou­git et il considère que de tels propos sont une insulte pour cette profession de mé­canicien qu’il admire d’autant plus que maintenant il la connaît bien. Certains journalistes ne pourraient-ils pas apprendre à parler avec respect de ce qu’ils ignorent? La profession de chemi­not n’est pas une rigolade, c’est un métier. Pour certains, c’est presque un sacerdo­ce. Ces gens-là mettent la sécurité des voyageurs et le respect des horaires avant leur vie privée, leur confort ; ils ne ména­gent pas leur peine ; ils supportent les in­tempéries, le froid, une vie irrégulière. Ils abîment leur santé et ils ne s’en plaignent pas, tellement leur métier les tient. Leur plus belle récompense, lorsque majes­tueusement leur machine vient se ranger le long du quai d’une grande gare, c’est de se dire : « Ils seront contents, ils sont arrivés à l’heure. » « Ils »,, pour eux, comme pour nous, c’est le public.

Je tenais à dire cela et je profite de l’oc­casion pour apporter à nos camarades cheminots, de la part des acteurs et arti­sans du film La Bête humaine, l’hommage de notre affectueuse admiration."

Jean Renoir

L'Avant-garde n° 780, 6 octobre 1938

 

" La Bête humaine va sortir cette semai­ne. Je voudrais bien être de quelques jours plus vieux, non pas que mon travail et celui de mes collaborateurs ne me sem­ble tout à fait respectable ; je crois que, au point de vue technique, nous avons fait les uns et les autres le maximum, mais l’entreprise est tout de même une entrepri­se assez risquée et j’admire le courage des producteurs qui l’ont conçue.

Il ne s’agit pas moins que de rendre très claires les raisons qui poussent un homme à commettre un meurtre. Ce film ne tend pas à faire l’apologie de l’assassinat ; il tend seulement à faire admettre au spec­tateur que les conditions de la vie, en y comprenant celle des parents, détermi­nent les actes des hommes ; c’est le problème de l’hérédité qui est agité. C’est un sujet révolutionnaire, puisqu’il peut ame­ner à la conclusion que des individus vi­vant dans de meilleures conditions agi­raient mieux et passeraient à côté de sem­blables drames.

C’est une réfutation de la facile théorie réactionnaire qui s’appuie sur la conven­tion que les êtres sont immuables, desti­nés à agir dans un certain sens, et qu’il est inutile de rien tenter en vue de leur amélioration. Tu es né pauvre, tu resteras pauvre. Tu est né riche, tu resteras riche. Il y aura toujours des heureux et des mal­heureux, et l’égalité est un vain mot.

Je n’aurais jamais osé aborder tout seul une pareille histoire mais, pour la défen­dre, j’ai tout de même une base. C’est le travail de Zola. L’auteur de J’accuse a su tout de même toucher le cœur des lec­teurs du monde entier. J’ai essayé de tra­duire sa pensée avec fidélité, et pourquoi ne pas le dire, avec un grand enthousias­me. Bien sûr, je me suis assez peu attaché aux faits. L’action d’un roman n’est pas l’action d’un film. On me reprochera peut-être d’avoir simplifié à l’extrême. Je crois avoir agi pour le mieux en m’atta­chant de toutes mes forces et presque ex­clusivement à cette personnalité de Jac­ques Lantier, qui me semble constituer l’élément déterminant de l’ouvrage.

Après le générique, j’ai cru bon de citer cet extrait du roman à propos du caractè­re de notre personnage principal : « Il la sentait bien cette fêlure héréditaire ; non pas qu’il fût d’une santé mauvaise, car l’appréhension et la honte de ses crises l’avaient seules maigri autrefois ; mais c’était dans son être de subites pertes d’équilibre, comme des cassures, des trous, par lesquels son moi lui échappait, au milieu d’une sorte de grande fumée qui déformait tout. Il ne s’appartenait plus ; il obéissait à ses muscles, à la bête enragée. Pourtant il ne buvait pas, il se refusait mê­me un petit verre d’eau-de-vie, ayant re­marqué que la moindre goutte d’alcool le rendait fou. Et il en venait à penser qu’il payait pour les autres, les pères, les grand-pères qui avaient bu, les généra­tions d’ivrognes dont il était le sang gâté, un lent empoisonnement, une sauvagerie qui le ramenait avec les loups, mangeurs de femmes, au fond des bois. »

On dit couramment que, dans les heu­res difficiles que nous traversons, les spectateurs de cinéma désirent seulement passer une bonne soirée, se distraire et oublier leurs soucis et que l’on risque l’in­succès en les plaçant devant un cas qui peut leur demander de réfléchir un peu. Je suis bien persuadé que cette affirma­tion est une invention. Si le film ne marche pas, c’est que je me suis trompé dans son exécution. Mais même en cas d’échec, je croirai volontiers à mon incapacité bien plus qu’à l’indifférence du public français devant un grand sujet."

Jean Renoir

Les Cahiers de la Jeunesse n° 17, 15 décembre 1938