" C'est l'histoire d'un enfant. Qui grandit dans un décors de rêve, baigné de soleil, La Riviera. Son père, ancien militaire, ce serait un acteur. Erich von Stroheim, pas moins ! Même allure, même goût du secret. " Qui copie l'autre ? " s'interroge aujourd'hui Mocky se souvenant de ses jeunes années. Aucune importance. La réalité n'existe pas. Seule compte la vie que l'on compte vivre.
La père est rebaptisé Le Magnifique, même si ses batailles ressemblent à la Berezina. Il aurait inventé une foreuse, ce qui laisse à son fils la certitude que cet appareil est un signe du destin. Car c'est l'histoire d'une vie très tôt enivrée par le sexe. Celui des filles, exclusivement. Quand un curé vient à le caresser d'un peu trop près, il dégaine ses poings d'enfant. Il a 7 ans. Non, il n'était pas " une petite bite sans défense ". Il mord déjà. Et l'on doit au confesseur hypocrite paré du masque de la vertu, une rage tenace que le réalisateur a canalisée dans des films.
C'est ensuite l'histoire d'un jeune maquereau, petit trafiquant, saisi par le cinéma. " J'aurai bien voulu être à la place de Bob Hope tenant la main de Paulette Goddard. " Devient doublure parce qu'il ressemble vaguement à Gérard Philipe... Mais ce n'est pas encore ça. Trop intransigeant. Il se juge sans détour quand il tient un rôle de jeune premier dans une grosse production : " Tout dans le film était à chier, et j'avais un rôle de con. " C'est que Mocky n'a jamais cessé d'être cet enfant se rêvant redresseur de torts, prêt à venger l'affront. Dans ses films, c'est lui qui refait le monde. Quoi de meilleur ?
Et s'il faut résoudre le chômage, il crée Robin des Mers, un faux Errol Flynn breton...de 13 ans. Au-delà de l'apparente provocation, les héros de Mocky sont des solitaires au cœur tendre. Des enfants à consoler. Enfants terribles, aussi. Mocky aime trop ce monde pour supporter les faux-semblants. Un ministre à la langue de bois, un traître qu'on honore à la boutonnière...voilà le comble de la laideur. L'insupportable, c'est que cette laideur-là est tout à fait admise.
Ayant trouvé la formule, signée Churchill - " Le succès, c'est d'aller d'échec en échec sans perdre son enthousiasme " -, pour clouer le bec à ses détracteurs, Mocky persiste donc à tourner des films qui ne font pas recette. Et alors ? Il continue, et merde à ceux qui ne l'aiment pas ! Sur l'affiche de l'Ombre d'une chance, il fait un bras d'honneur. Parce que c'est l'histoire d'un cinéaste qui n'a rien à perdre. Il déteste la prétention de la perfection. Il n'aime rien tant qu'un film mal doublé. L'important, c'est toujours ce qu'on raconte. Rien d'autre. C'est enfin l'histoire d'une vie bercée par les animaux. L'enfant dort avec un ours. Pas en peluche, un vrai.
" Je lui expliquais qu'il ne fallait pas ronfler en lui serrant le museau. " Puis, il y a le chien Nello et le petit boa Simon. Plus tard, l'enfant crée une société, Koala Films.
Aujourd'hui, Mocky se voit comme un loup. Animal en voie de disparition. Bête de miséricorde, ironise le titre de son dernier film, dont il est le héros. Le rôle d'un tueur...par charité – puisque le " miracle des loups ", on le sait, c'est qu'ils éprouvent de la compassion. Et quand il s'énerve un peu, l'arrogant Mocky n'ose pas dire qu'il est blessé. Il préfère lancer un " Bonsoir ! Je rentre dans ma forêt... "
Philippe Piazzo, 17/10/2001