Une représentation de pansori

Avant d'être adaptée sous la forme de théâtre, de roman ou d'opéra, Le Chant de la fidèle Chunhyang est un pansori : c'est la nature même de cette histoire. Dans une représentation de pansori on ne voit qu'un chanteur et un batteur de tambour : l'important c'est la participation des spectateurs. A travers les "Chuimsae" (les paroles d'encouragement) de la part du public et du batteur de tambour, on participe activement. Il y a des "biens" des "très biens" qui fusent... et cela fait partie intégrante de la représentation tout en étant un gage de sa qualité alors même qu'elle se déroule. Il y a 200 ans, à l'origine du pansori, ces spectacles se faisaient au milieu d'un village, en extérieur. La participation populaire était totale et spontanée. Aujourd'hui, évidemment, on ne trouve les pansoris que dans les théâtres.

Filmer l'histoire de Chunhyang en même temps que son mode de représentation

D'abord, je voulais montrer le spectacle de pansori pour témoigner de la pérennité de cette tradition coréenne. Ensuite, ma version de Chunhyang est la... quatorzième ! Et les treize précédentes ont toutes mis l'accent sur la narration de l'histoire. Elles ont évacué le charme délicieux, l'émotion, la gaieté véhiculée par le pansori. Par le biais du cinéma, j'ai donc essayé de créer une harmonie, une symbiose entre le chant et l'image afin de présenter au maximum de leurs possibilités à la fois l'histoire de Chunhyang et son pansori.Enfin, il existe entre le peuple coréen et Chunhyang un attachement profond. Il existe près de 120 versions de cette histoire, toutes disciplines confondues ! Parmi elles, il y en a 80 dont on ne connait ni l'auteur ni l'année de création. Il faut dire que Chunhyang vit dans notre mémoire collective depuis 200 ans... C'est avant tout un mélo avec ses codes et ses conventions. J'ai donc voulu garder une certaine distance entre ses artifices et mon style de mise en scène. Montrer la représentation du pansori oblige le spectateur à en prendre conscience.

Mon entourage me disait que c'était une idée extrêmement dangereuse parce que ça risquait de déconcentrer complètement le public. J'ai insisté. Et je crois que j'ai bien fait. Même si,au départ, j'avais prévu d'insérer beaucoup plus de scènes de pansori que vous n'en voyez aujourd'hui. En fait, je me suis retenu.

Il y a un terme en Corée ("Guimyungchang") qui veut dire "avoir l'oreille musicale" : parce qu'il est difficile d'apprendre à chanter le pansori... mais il est tout aussi difficile de l'écouter. En organisant la rencontre de l'image et du son, j'ai ainsi voulu rendre l'accès au pansori plus facile et immédiat. Fondre le chant dans l'image pour rendre le pansori accessible.

Chunhyang, une femme coréenne idéale

Je crois que si les Coréens aiment tant l'histoire de Chunhyang c'est parce que les hommes ont envie d'avoir une femme comme elle. Chunhyang représente en quelque sorte la femme idéale pour les Coréens. Elle incarne d'abord le charme et l'attirance féminine. Mais sa plus grande force, à nos yeux, est sa fidélité. Une fidélité qui n'est pas restrictive au domaine amoureux. Une fidélité qui est aussi une volonté de résistance, de vouloir rester un être humain même face à la demande injuste des plus forts.

Son obstination lui a presque été fatale mais Chunhyang en sort grandie.De nombreux auteurs ont raconté l'histoire de Chunhyang sous l'angle d'un désir d'élévation sociale. Elle est la Fille d'une courtisane et d'un noble : une contradiction dans la société féodale. La fidélité de Chunhyang exprime ainsi, également, une revendication pour une société plus égale.

Chunhyang, le pansori

Il existe différentes écoles de pansori. La durée d'un spectacle est très variable. De quatre à six heures. Le chant que j'utilise est celui du chanteur Cho Sang Hyun et dure 4h36.

J'ai choisi pour le film de ne retenir que les parties les plus importantes selon moi, soit seulement 20%. Vous voyez qu'il n'y a en proportion qu'assez peu de pansori dans mon film malgré l'impression qu'il laisse. Actuellement, Cho a 62 ans. La voix que vous entendez est celle d'un enregistrement qu'il a fait lorsqu'il avait 35 ans.

Les passages de pansori que j'ai retenus sont ceux que les Coréens aiment le plus. Ce sont des passages qui ont été tellement chantés, tellement repris, qu'au fil du temps ils sont devenus beaucoup plus raffinés que les autres. Ce sont les scènes de la séparation, la scène d'amour, celle où elle reçoit dix coups de bâton ou celle de l'arrivée du héros en tant qu'émissaire royal. Les Coréens d'aujourd'hui préfèrent d'ailleurs entendre toujours ces mêmes morceaux. Il est très rare, même sur scène, d'assister à une représentation de Chunhyang dans son intégralité. Ce sont ces parties qui sont le plus souvent mises en scène et, en général, cela ne dure pas plus de deux heures et demi.

Il y a quelques scènes qui ne font pas partie de ce florilège très classique mais que j'ai retenues quand même parce qu'elles me semblaient intéressantes. Il y a la scène où le valet du héros part chercher Chunhyang dans le jardin de la balançoire ; celle où les deux officiers vont pour arrêter Chunhyang... Elles ne sont pas du tout connues. Mais elles me permettaient d'accorder le rythme du chant avec le rythme de l'action à l'image. Voilà l'harmonie que j'évoquais : cet équilibre si fragile qu'il fallait créer entre le pansori et le cinéma.

Illustrer ou surprendre ?

La scène où le valet part chercher Chunhyang dans le jardin de la balançoire vous parait sans doute très classique (même si pour un Coréen, elle est surprenante) Pour vous, elle coule de source, elle est "évidente". Or, c'est une scène terriblement compliquée à tourner... et à réussir. Pour qu'elle ne se remarque pas, justement. Je l'ai tournée et retournée sans cesse. Je l'ai commencée en extérieurs au printemps... je continuai à la tourner encore jusqu'à la fin de l'automne.

Pourquoi ? Parce que c'est extrêmement difficile de faire coïncider le rythme de l'image sur le pansori. Il n'était pas question d'introduire dans le film des scènes qui pouvaient nuire au pansori. Mais, justement, dans le film, le pansori déborde ses propres fonctions : il est à la fois musique, bande sonore et narration. L'utilisation de ce chant est très variée. Et d'autant plus difficile à modeler pour qu'elle ne heurte jamais l'attention du spectateur.Ce travail là était perpétuel. Et chaque fois que j'avais l'occasion de tourner pour améliorer une scène, je recommençais.

Il y a eu plusieurs montages. Dès qu'il me semblait que le pansori et le film se "mariaient" mal, je retournais. Il m'est arrivé de reprendre une scène, de la retourner entièrement... 7 ou 8 fois. Dans des lieux différents. Il nous a fallu douze journées entières rien que pour la scène de la chanson d'amour. Le film nous a demandé sept mois de travail.

La beauté

Jusque là, je tournais des films historiques à tendance sociale, des films ancrés dans une certaine réalité, avec une dimension politique, pour donner la parole aux gens opprimés. Chunhyang, même avec son arrière-plan progressiste, n'est qu'une belle histoire d'amour qui finit bien. Seulement, c'est un sujet qui exprime, à sa façon, la vie des Coréens, leurs goûts, la particularité de leur culture. Il me fallait donc faire revivre les couleurs, les costumes, l'architecture de l'époque.

J'ai utilisé des couleurs simples mais dans le souci de restituer la vérité des traditions. La vivacité des teintes, la splendeur des étoffes, le raffinement n'agissent pas, selon moi, au détriment de la concentration du spectateur. Ce n'est jamais une beauté décorative mais expressive.

L'image restitue simplement l'âme de Chunhyang et exprime toute la fraîcheur des adolescentes de seize ans habitées par la passion. Le jeu des couleurs ne limite pas, je l'espère, la perception. Je crois qu'il mène plutôt à une autre dimension, plus fantastique et poétique.

Propos recueillis par Philippe Piazzo, mai 2000