Comment est né le projet des Petits fils ?

Après La Confusion des genres j'avais envie de faire un film plus intimiste. J'avais envie d'un film réalisé hors des sentiers de production classiques, uniquement motivé par le rêve et l'utopie, produit avec les moyens du bord. Je voulais une histoire qui fasse de ces contraintes un véritable atout artistique. J'avais envie de retrouver les sensations d'écriture d'un roman, transformer la caméra en "caméra plume".

La DV était là pour ça. C'était un choix artistique et créatif qui me permettait de raconter cette histoire. Il ne s'agissait pas de palier à des difficultés économiques. Je suis d'ailleurs gêné par cette démarche qui consiste à utiliser la DV pour faire du cinéma classique faute de pouvoir travailler en 35mm ou même en 16mm.

Quelle influence a eu la DV sur l'histoire ?

Quand j'ai rencontré Guillaume et sa grand-mère, j'ai pensé qu'ils constituaient un formidable couple de cinéma. La DV m'a permis de les insérer dans mon univers avec douceur, en leur faisant oublier les artifices du cinéma. Ils réalisaient qu'ils étaient sur un plateau uniquement lorsque je leur parlais directement, pendant les scènes, pour qu'ils recommencent, ou qu'ils explorent autre chose. Ils ne faisaient plus la différence entre la caméra et moi. D'ailleurs je la portais toujours sur moi. C'est ce qu'il y a de jouissif avec la DY, la caméra n'appartient qu'au réalisateur.

Vous parlez de couple au sujet de la grand-mère et de son petit fils ?

Le couple est essentiel au cinéma : mari et femme, frère et soeur, collègues, et bien d'autres. Robert Redford et Paul Newman dans Butch Cassidy et le Kid, un couple mémorable. Ou tous ces couples mythiques de la comédie américaine. Je me souviens aussi de Harold et Maude qui a marqué mon adolescence. Dans le cas de Guillaume et de sa grand-mère, le lien qui les unit est exceptionnel. Ils forment un couple moderne où les rapports sont quasi égalitaires. Et surtout, ils m'émeuvent dès que je les vois ensemble. Qu'ils se cognent ou qu'ils rient. Ils sont visuellement drôles. Je leur ai donc écrit cette histoire. Et j'ai toujours rêvé de pouvoir m'inspirer de personnages réels sans être pour autant dépendant de leur réalité.

Vous êtes fasciné par le vrai et le faux ?

Oui. C'est passionnant de jouer avec ces deux aspects de la vie. Seul l'espace film l'autorise. Aujourd'hui, il y a une obstination à montrer la vérité à tout prix. On se targue lorsqu'un film est basé sur une histoire vraie, comme si cela lui donnait une valeur supérieure. Il y a l'invasion de la télé réalité, qui passe pour du divertissement suprême ; qui a réussi à faire fi de la création, de l'imagination et des rêves du créateur. Il était important de se libérer de ces notions de vérité ou de fiction. Un film n'est qu'un vaste mensonge organisé, même s'il prétend à la cohérence ou à une certaine vérité de fiction.

Il est tout de même difficile de démêler le vrai du faux dans ce film.

La seule chose vraie c'est le lien de parenté qui unit Guillaume à sa grand-mère. Mais c'est avant tout une fiction où tout est manipulé. Nous avons tourné avec deux caméras. Pendant les prises, je parlais aux comédiens, je leur disais quoi faire, quoi dire. Ma chance est que Guillaume et sa grand-mère soient si naturels. Quant aux autres comédiens, ils ont réussi à intégrer parfaitement cet univers.

Il existe une proximité très grande entre le spectateur et les personnages du film. Ce lien a-t-il été difficile à établir dans le cadre d'une fiction ?

Tout ce qui pouvait paraître complaisant ou répétitif a été éliminé au montage. J'avais une confiance totale dans le travail de Fabrice Rouaud, monteur de La Confusion des genres. Nous avons retiré tout ce qui pouvait nous éloigner des personnages. Nous avons aussi travaillé sur les non-dits, notamment à propos de la mère de Guillaume, de telle manière que le public puisse faire lui-même les liens entre les personnages et les actions. Le but étant que le spectateur devienne aussi un des petits-enfants et fasse partie de cette famille.

C'est un film sur la séparation et le deuil.

J'avais envie d'aborder ces thèmes au cinéma. Déjà, mon livre Mon cas personnel parlait de la séparation. C'est un sujet récurrent chez moi. Les petits fils est avant tout un film sur la nécessité de faire son deuil.

Vous parlez de sujets graves sans pour autant que le film soit morbide. Il est plein d'humour, mais un humour grinçant voire cynique.

C'était tout l'enjeu du projet, il fallait pouvoir parler de choses dramatiques de façon légère, un peu comme dans La Confusion des genres. Je ne conçois pas d'écrire un roman ou de faire un film sans humour et j'aime avoir des personnages qui disent ce qu'ils pensent sans détour et sans hypocrisie. Les personnages sont dans la franchise, ils expriment leurs sentiments et leurs opinions de manière directe. J'avais aussi envie de faire un mélo où les comédiens pleurent mais j'avais peur d'être trop sentimental. Cette frontalité de la mise en scène était pour moi un rempart contre une certaine forme de mièvrerie qui est inhérente au mélodrame.

La grand-mère apparait comme un modèle de stabilité et de perenité sur lequel rien ni personne n'a de prise.

C'est un roc. Je me suis d'ailleurs inspiré de la comédienne elle-même qui va à l'encontre de l'image traditionnelle de la vieillesse. Par exemple, nous avons tourné pendant l'été 2003 en pleine canicule, nous étions tous affaiblis par la chaleur sauf elle qui attendait avec impatience de tourner les scènes suivantes. Reine est une femme très drôle qui n'a pas eu peur de se frotter à des situations comiques, de faire le pitre, sans pour autant faire un numéro d'actrice. Finalement à cet âge, on a une telle expérience, un tel vécu, que rien ne fait peur.

Guillaume malmène sa grand-mère, au point de paraitre parfois antipathique.

Déjà dans La Confusion des genres, le personnage de Pascal Grégory était irritant à force de ne pas savoir ce qu'il voulait. Ici, le personnage de Guillaume souffre. Et sa souffrance se traduit maladroitement par un affrontement avec sa grand-mère qu'il ne s'autorise pas à aimer.

Maxime n'est pas un simple homme de ménage, mais aussi un confident.

Il devient l'un des petits-fils car la grand-mère s'attache peu à peu à lui. C'est un peu le Monsieur Loyal sur lequel la grand-mère rebondit dans les scènes drôles. Il est là aussi pour déstabiliser Guillaume en lui prouvant que sa grand-mère peut avoir une vie sans lui. De plus, j'ai volontairement créé cette fausse piste entre Maxime et Guillaume quand ils passent la soirée ensemble. Personne ne sait ce qu'il s'est passé entre eux. C'est aussi le révélateur de la nécessité de faire le deuil. Il représente un peu le point de vue du public.

Et Ben que la grand-mère garde certains jours ?

Il véhicule l'information entre les personnages et il incarne l'innocence. Par exemple, c'est lui qui explique à Maxime, avec ses mots et son regard d'enfant, que les cendres de la mère de Guillaume sont dans une urne sur le balcon. En plus, il est drôle.

La figure du père est totalement absente du récit.

Je voulais isoler au maximum mes personnages et reconstituer une famille autour de Guillaume et de sa grand-mère. C'est pourquoi le film s'appelle Les Petits fils. Reine est un peu la grand-mère de tous les personnages. C'est la seule présence féminine du film.

D'ailleurs l'autre figure féminine représentée par la mère de Guillaume est au coeur de toutes les conversations sans jamais apparaitre à l'écran, à l'exception de quelques photos et d'une video familiale.

Oui. Puisqu'il s'agissait de faire un film sur le deuil et la séparation, son fantôme devait planer sur l'histoire sans l'accabler. La mère et la grand-mère ont toujours lutté l'une contre l'autre pour l'amour de Guillaume, et cela continue même par-delà la mort. En refusant de faire son deuil, Guillaume s'accroche à sa mère et il ne s'avoue pas l'amour pour sa grand-mère qui l'a pourtant élevé. A sa manière, il se venge aussi d'elle en laissant ses cendres sur le balcon de la grand-mère. C'est un peu une manière de lui dire : " tu m'as abandonné quand j'étais enfant et j'ai dû vivre avec une autre femme, aujourd'hui c'est ton tour ". Finalement, la mère est comme prisonnière du balcon. Son fils décide de la libérer en emmenant l'urne en Écosse pour disperser les cendres. En entreprenant se voyage, il se libère lui-même.

Pour parler de l'Ecosse, il semble que les plans qui s'y déroulent soient utilisés comme une ponctuation tout le long du film. Ils aérent le récit en le sortant des quatres murs de l'appartement.

Oui, ils sont là pour cela. C'est aussi une façon d'inscrire le récit dans la fiction en créant un doute chez le spectateur qui doit se demander où il se trouve. Est-ce Angoulême ? Est-ce l'Écosse? La réponse n'est donnée qu'à la fin. Le film n'est peut-être aussi qu'un long flash-back, Guillaume se souvenant des moments qui l'ont conduit en Écosse. Ce pays symbolise aussi la présence de la mère. Il symbolise aussi le ton du film, qui peut passer du drame à la comédie, comme le ciel écossais qui passe du soleil à l'orage sans que l'on s'en aperçoive.

La musique a été composée par Bertrand Bonello qui est aussi cinéaste. Ce choix peut surprendre.

J'aime l'univers et les films de Bertrand Bonello. Je savais qu'il était musicien et j'avais envie de travailler avec lui. Et puis, au regard de son cinéma anachronique et radical, j'étais certain qu'il ne composerait pas une musique trop mélo. Je lui ai montré le film et, à ma grande surprise, il a dit oui. Je lui ai alors demandé de se mettre dans la peau d'un des personnages, en l'occurrence la mère de Guillaume. J'envisageais la musique comme une manière pour la mère de communiquer avec son fils.