Août - est un mois qui évoque des choses très différentes pour chaque personne, mais à chaque fois quelque chose de fort - parce que c’est lié aux vacances, en tout cas à quelque chose de très positif ou de très négatif ; on dit: Août, et ça a une autre dimension psychologique, c’est un mois extrême. C’est la chaleur, c’est plus fort que novembre ou février, et puis il y a la sonorité de Août - que j’aime bien ; c’est presque un coup...
Le projet de Août c’est Anouk (Grinberg) qui me l’a donné, un jour où je lui disais que je cherchais une base pour un film, elle est allée dans sa bibliothèque, elle a sorti cinq ou six bouquins, dont le théâtre de Horvath que je ne connaissais pas du tout ; il y avait plusieurs pièces dans ce livre - et j’ai lu Casimir et Caroline, et tout de suite je l’ai “vu”.
Ce film, c’est une vision, ce n’est pas un discours, ce n’est pas quelque chose “qu’on veut dire” c’est une vision : dès que je l’ai lu, je l’ai tout de suite vu à La Défense.
Dans la pièce de Horvâth Casimir et Caroline, il y a quelque chose de remarquable, on lit, et ça coule de source, c’est très concret, mais dès qu’on raconte cette histoire, en prenant, un peu de temps, on s’aperçoit que la trame et les personnages sont presque grossiers : il y a Martin et Lance, les patrons, les dominateurs - ce monde-là est fait pour eux, a été, d’ailleurs, en partie créé par eux - et il y a Caroline et Antoine, qui sont le petit couple, absolument moyen, qui forme la base avouée de la société, il y a François Marque et Thérèse, qui eux, sont les petites frappes, exemplaires aussi, puis les deux filles, et il y a Blouzette, qui est justement une espèce d’atome libre au milieu de tout ça; mais ce côté très schématique, très emblématique des personnages, et la façon dont Horvâth tisse les liens entre eux, n’a rien de caricatural, et il arrive à restituer le côté très cruel de la société, faite de strates toujours les mêmes - il ne solutionne rien, mais il rend les choses plus claires - , c’est vraiment son génie personnel.
Je n’ai pas de rapport à la littérature, aux mots, je déteste écrire, j’ai écrit le scénario en 30 heures, à toute vitesse, en pensant “je commence et je n’arrêterai que lorsque ce sera fini”, parce que j’ai horreur de ça. Les changements que j’ai apportés au texte, sont de l’ordre de l’agencement, et non de l’ordre de la création, le film est agencé de façon différente mais la parole est celle d’Horvath.
Horvath m’apportait précisémment ce que je sais le moins faire : la parole.
Mon “souci” c’est la normalisation : qu’est-ce que cette interrogation qui subsiste chez les individus, même s’ils sont bombardés d’informations qui leur arrivent du monde entier par plein de sources ? Ce film, c’est une question qui se pose, ce n’est pas une réponse, ce n’est pas un discours, c’est rendre sensible quelque chose. C’est très inquiétant de retrouver maintenant, la même perdition et la même emprise de l’organisation, sur les individus, qu’en Allemagne au début des années 30.
Ce qui est incroyable c’est que la pièce de Horvath, qui est une pièce très située dans le temps et dans la politique, soit aussi pertinente maintenant, c’est le même rapport entre le pouvoir et les individus, c’est le pouvoir de l’organisation. Quand on va dans ce qui reste des camps de concentration, on voit à quel point le noyau idéologique - supériorité d’un peuple sur les autres - n’a rien de spécifiquement historique par rapport à un projet à visée mondiale.
J’aimerais bien comprendre pourquoi la démocratie n’interroge jamais ce progrès constant de l’organisation. L’organisation, c’est “La Défense”, c’est la façon de cerner les personnages. A La Défense, vivent des gens entourés de structures extrêmement préméditées qui conditionnent leur parcours de tous les jours, qui conditionnent leurs réflexes, - ce dont ces gens souffrent sans même le savoir, c’est ce que j’ai essayé de rendre sensible par la caméra. J’ai essayé de tendre des miroirs à des gens auxquels on ne s’intéresse pas énormément dans les films, des gens ordinaires - c’est un conte de l’organisation - dont le point de départ a été une rencontre éblouie avec Horvath.
Cette loi de l’organisation, est aussi une loi très solaire, une loi ou de pleine ombre ou de plein soleil sans gradation entre les deux, on est dans la société ou on est dehors... Une loi de l’extrême lumière ou de l’extrême ombre... En faisant ce film, j’ai eu l’impression de donner tout ce que j’avais.
J’ai donc envie de me ressourcer, et ce n’est pas en ressassant sur ce film que je vais le faire, je n’aime pas parler, je fais du cinéma pour ne pas parler, j’ai à vivre... et d’autres films à faire. Mon imaginaire, c’est du cinéma, c’est ce qui importe. Peut-être que, à force, on arrive à mieux se connaître et à mieux s’exprimer, mais je n’en suis pas là.
C’est un premier film, c’est le début de quelque chose, il faut que j’aille beaucoup plus loin, peut-être que je n’y arriverai pas ou peut-être y arriverai-je en me connaissant mieux, mais en ce moment j’ai l’impression d’être un nouveau-né et les nouveau-nés ne parlent pas...
Henri Herré