" Un ami m’a un jour raconté que, durant la première guerre mondiale, un petit détachement de soldats manitobéens avait été envoyé dans la ville portuaire russe d’Arkhangelsk où des soldats "spéciaux" alliés (des soldats assez âgés, estropiés et borgnes) furent envoyés pour protéger un stock d’armes. Et ces hommes qui avaient jusqu’alors combattu les Allemands, se trouvent soudainement, d’une façon délirante, opposés à leurs anciens alliés, les Russes, qui étaient devenus bolchevistes, continuant ainsi à se battre une année après la fin de la Grande Guerre. J’ai vu des images d’archives du véritable Arkhangelsk.
Les Américains portent encore leur uniforme de la guerre de sécession. Des soldats de l’Union avec des casquettes rouges combattant sous les coupoles russes en forme d’oignon. C’était vraiment bizarre. Bref, je suis parti de ce que cet ami m’avait dit, sans véritable intérêt pour la vérité historique.
L’histoire du film n’est pas très facile à suivre, vous pouvez facilement vous y perdre. Je voudrais juste avertir le spectateur de ne pas se préoccuper d’être perdu. Car c’est justement la sensation qui m’importe le plus.
Dans ce film de guerre hivernale, je vois tout recouvert d’un grand duvet blanc d’anesthésique. Et chacun se recroqueville comme un petit animal dans les tranchées pour dormir, oubliant ses problèmes pour quelque temps, puis se lève et combat, oubliant qui il combat, puis va se rendormir. Le manque de mémoire, dans sa forme extrême, peut causer un véritable sentiment d’impuissance, mais cela peut être comme dans un rêve, une impuissance agréable et douce, un peu comme la sensation que procure un anesthésique.
Quand la vie est trop pénible, quand nous sommes traumatisés par une histoire d’amour qui a mal tourné, nous devenons très oublieux. D’autre part, un de mes plus grands plaisirs vient de cette sensation délirante et bienheureuse que j’ai quand je n’arrive pas exactement à savoir où je suis. En écrivant le scénario avec George Toles, nous essayions de parvenir à cet état de rêve. Et parfois une scène venait qui semblait correspondre à la logique d’un rêve. J’espère procurer au spectateur un plaisir semblable.
Ce tournage m’a également permis d’expérimenter l’hypnose sur deux scènes. Je voulais que les acteurs soient comme des colombes dans le film, qu’ils roucoulent d’une façon lentement cadencée, et se parlent comme le feraient des oiseaux paisibles. C’est quelque chose qu’ils pouvaient faire facilement naturellement, mais quand Michael O’Sullivan, l’un des comédiens, a proposé de les mettre sous hypnose et de leur suggérer "oiseaux", j’ai pensé que c’était une bonne occasion.
Dans la scène finale, seul Kyle est sous hypnose, et il a insisté pour n’avoir aucun souvenir à son réveil. Quel amnésique dévoué !"
Guy Maddin