Janvier

Un soir où il tombe de la neige mouillée, je dîne avec François Sabado, dirigeant de la LCR (Ligue Communiste Révolutionnaire) dans un petit restaurant argentin près de Maubert-Mutualité. Découpant sa grosse tranche de viande saignante, il me raconte leurs deux ans de déchirement interne pour arriver à la décision de se dissoudre, afin de créer une organisation plus large, plus souple. Délicat, il s’excuse pour le cliché, mais la situation est là ; les riches deviennent de plus en plus riches, les pauvres de plus en plus pauvres. Plus le fossé se creuse, plus la gauche traditionnelle est gênée et moins elle peut se targuer de représenter les couches populaires. Du coup, l’extrême-gauche se retrouve avec un rôle important à jouer (...) Je suis intéressée par ce renouvellement théorique envisagé. Ils ne sont donc pas si fossilisés.

J’ai rencontré Sabado au lycée. Il venait distribuer des tracts devant la sortie. Il m’a convaincue, j’ai rejoint les Comités Rouges et on est devenus amis. À mon tour, je me suis mis à distribuer des tracts et à vouloir abattre le monde pour le remplacer par un autre beaucoup mieux.

C’était le début des années quatre-vingt, on était un certain nombre à y croire. On parle de tout, de rien, de ses vacances en Sardaigne, de son cholestérol puis, à brûle-pourpoint, il me rappelle l’époque, plus récente, où j’applaudissais leur décision de changer Krivine, un raccourci pour dire « changer de porte-parole ». À chacun de nos déjeuners, je lui suggérais que c’était une nécessité. Mais l’affaire n’était pas évidente: « Toi, tu peux faire un casting dans le monde entier, nous on est 500. » Ils ont pensé à une députée européenne, Roselyne Vachetta, puis, un jour, il m’a parlé d’un jeune postier, de 27 ans. J’ai bondi : la bonne idée !

Quand j’ai rencontré Olivier Besancenot, dans un café de la porte d’Orléans, l’Aubrac, j’ai été immédiatement séduite, l’idée de faire un film avec lui était née mais elle n’était pas mûre. Il était crédité de 0,01% des voix et, moi, je tournais un film avec David Douillet. Souvenirs, souvenirs Sabado va se laver les mains et je suis soudain traversée par la nécessité de faire un film sur la naissance de ce nouveau parti, prévue dans un an.

Je dois tourner au Japon, les dates sont arrêtées, je ne sais comment je vais me débrouiller, pourtant je suis persuadée. Je n’ai pas ce genre de confiance en moi tous les jours. Sabado revient et commande un gros dessert. Je vais pour lui parler de son cholestérol mais me retiens. Au lieu de lui prodiguer des conseils de santé qui ne seront pas écoutés, je lui parle d’un film, à faire maintenant, sur la genèse de ce nouveau mouvement. Avant, c’était trop tôt. Là, c’est mûr. Il réfléchit. Il va me rappeler. Deux semaines passent. Pas de nouvelles. Je leur téléphone. Ils en ont discuté, ils ne sont pas contre, ils vont étudier ma proposition.

Mon appartenance passée à l’organisation joue en ma faveur. Je serais la mieux placée pour mener à bien ce projet. Dans son bureau du Marais, j’en parle à un producteur fin et entreprenant, Denis Freyd. Il est intéressé. Sa filmographie - dans laquelle on trouve les frères Dardenne et des documentaires qui questionnent les inégalités - constitue une sorte de ligne éditoriale dans laquelle C’est parti ne dépare pas. Je souhaite rencontrer la direction de la Ligue. Mais personne ne semble pressé. Sabado me dit d’écrire une lettre à Olivier.

Paris, le 11 janvier 2008