Le hockey sur glace est un sport qui vous passionne depuis longtemps ?

Je joue au hockey depuis que j’ai six ans. Au départ, c’était pour me mesurer à mon frère ainé, qui a trois ans de plus que moi, et qui était très bon. Je voulais atteindre son niveau, puis devenir meilleur que lui. J’ai toujours été très compétitif, j’ai toujours rêvé d’en faire mon métier. J’ai joué toute ma jeunesse et atteint le plus haut niveau possible, à Yale, en division 1. Le niveau d’après, c’est professionnel. Mais je ne m’entendais pas du tout avec le coach. On n’avait pas la même philosophie du jeu. Il n’aimait pas mon style. Donc il m’a mis à l’écart. Je n’ai jamais eu l’occasion d’être repéré par un entraîneur qui aurait pu croire en moi. Après quatre années à Yale, j’ai compris que ça n’arriverait plus. Il a donc fallu que je décide quoi faire de ma vie, puisqu’à part le hockey, je n’avais jamais rien envisagé.

Vous le regrettez ?

Franchement, je ne sais pas. Je regrette de ne pas avoir atteint ce niveau, de ne pas être passé professionnel. Mais je ne regrette pas la vie qui va avec. C’est très difficile, on passe son temps à s’entraîner, à voyager, c’est un jeu brutal, physiquement et mentalement. C’est aussi un sport très addictif, bien plus rapide que le football. C’est violent, et il faut prendre des décisions tout le temps, être très créatif, tout en allant le plus vite possible et en prenant des coups.

Quel a été le point de départ de Red Army ?

J’ai toujours été fasciné par le jeu de l’équipe soviétique de hockey. Ils ont complètement révolutionné ce sport. C’est un peu comme regarder l’équipe de Barcelone jouer au football. Leur jeu n’est pas que physique. Il est le fruit d’une réflexion, d’une vision, et surtout d’un esprit collectif.

Quand j’avais 13 ans, j’ai eu un entraîneur qui venait d’Union soviétique. Il avait des méthodes totalement bizarres et personne ne le prenait au sérieux. Ca m’avait intrigué. Quand vous regardez les Red Army, on voit à quel point ils jouaient vraiment tous ensemble. Leur façon de s’entraîner était inédite et visionnaire. Ils faisaient des exercices proches de la danse, ils jouaient aux échecs. On faisait travailler leur corps, leur souplesse, mais aussi leur mental, leur psychologie. Leur entraînement était bien plus créatif que celui qu’on pratiquait aux Etats-Unis.

En gros, pour les Américains, c’est un sport, et tout ce qui importe c’est la victoire, alors que pour les Soviétiques, c’était un art et une philosophie. C’était aussi une vision qui découlait de leur idéologie. L’individu ne compte pas, seul le groupe a une valeur. On se met au service de son équipe, c’est-à-dire, aussi, de son pays.

J’ai toujours pensé que cela méritait qu’on y consacre un film. Mais d’abord il fallait que je parvienne à interviewer quelques membres de cette équipe.

Comment avez-vous réussi à convaincre Fetisov de vous parler ?

Mon père, qui est d’origine russe, et qui retourne souvent en Russie, m’a raconté un jour qu’il s’apprêtait à partir en Russie, qu’il était invité à l’anniversaire d’un ancien joueur, et que quelques membres de cette fameuse équipe seraient sans doute présents. J’ai aussitôt décidé de l’accompagner.

De fil en aiguille, j’ai rencontré plusieurs joueurs et j’ai réussi à avoir le numéro de téléphone de Fetisov. J’ai laissé de nombreux messages. Il ne me rappelait pas. Le matin du jour où je devais rentrer aux Etats-Unis, Fetisov m’a enfin téléphoné. Il a été agressif, comme on le voit dans le film, m’a annoncé qu’il me consacrerait 15 minutes. Il a essayé de m’intimider, de me tester. Je lui ai montré que je connaissais vraiment bien mon sujet. Finalement, on a parlé plus de cinq heures.

A partir de là, j’ai visionné toutes les archives. J’ai cherché aux Etats-Unis, au Canada et en Russie. En Russie, il y avait des stocks de films, en 16 et en 35 mm. J’ai dû visionner une bonne trentaine de ces boîtes, sur une vieille Steenbeck. C’était difficile de ne pas s’y perdre. Ensuite, il y a eu le problème des droits d’utilisation des archives soviétiques. Selon la personne à qui je m’adressais, les conditions changeaient, les prix aussi. Ils ont vraiment joué avec mes nerfs...

Après avoir fait toutes les recherches, visionné les archives et les entretiens, je suis allé faire ma seconde interview avec Fetisov. Il a demandé à voir ce que j’avais déjà fait, il m’a dit qu’il était trop ému pour parler, m’a donné rendez-vous pour le lendemain, puis il a disparu…

Pendant deux jours, impossible de le joindre. Le troisième jour, il me rappelle enfin, pour me dire qu’il doit partir aux Jeux de Sotchi, que Poutine lui a demandé de s’y rendre. Je décide aussitôt d’y aller aussi. Et à Sotchi, cela recommence, pas de nouvelles. Il finit par rappeler un dimanche en me disant « Sois là dans 30 minutes ».

A nouveau, nous avons fait un long entretien. Puis il me dit qu’il repart le soir même à Moscou. Je demande : « Je peux rentrer avec toi ? » Il a passé deux coups de fil. « Je suis avec ce type dont la famille vient d’Odessa, il vit au Etats-Unis, il doit aller à Moscou, il peut voler avec nous ? ». Et c’est comme ça que je me suis retrouvé assis tout au fond, dans l’avion présidentiel…

On s’attend à trouver dans Red Army un documentaire sur le hockey, mais vous nous racontez une histoire très humaine et finalement universelle…

Je raconte bien entendu le lien très fort qu’il y avait entre sport et politique, en Russie, du temps de la guerre froide, mais surtout je veux montrer le prix à payer de la célébrité et de la liberté. Je filme l’histoire de cinq sportifs unis par la passion du hockey, qui, ensemble sont invincibles, et je raconte pourquoi et comment cette amitié va éclater.

Vous avez eu du mal à finir le film ?

J’ai beaucoup travaillé le montage avec trois monteurs différents. Puis, quand j’ai eu le sentiment d’avoir une version satisfaisante, je l’ai montrée à mes deux mentors, Werner Herzog et Jerry Weintraub. Herzog a tout de suite été très positif. Sa femme, qui est Russe, a adoré le film. Weintraub lui, s’est identifié à Fetisov et a été enthousiaste. Du coup, je leur ai demandé de bien vouloir « présenter » officiellement le film. Ça me permettait de réunir deux hommes que j’admire, et d’associer l’Est et l’Ouest, ainsi que deux visions du cinéma, l’anti-Hollywood, et le pro-Hollywood.

 

Entretien réalisé par Michèle Halberstadt (ARP distribution)