Vous avez jusqu’à présent surtout exposé votre travail, sous la forme d’installations de photos, de vidéos et de sculptures. Qu’est-ce que l’outil caméra et le medium film vous permettent d’exprimer de nouveau ?
Ce qui est nouveau, c’est l’ouverture à d’autres modes d’exposition de mon travail. J’ai pendant vingt ans réalisé des ins- tallations composées de sculptures, de photos et de vidéos essentiellement présentées dans des galeries ou des centres d’art.
Ces deux dernières années, j’ai réalisé trois films longs et commencé tout récemment à les montrer dans des salles de cinéma. Pour réaliser mes films ou mes sculptures, je parcours depuis de nombreuses années des régions soit oubliées, soit au centre de l’actualité, tels que les pays dits émergents. Je travaille mon cinéma comme un sculpteur, en ajoutant et en retranchant une matière monde que je vais moi-même extraire dans différentes cultures. Mes films naissent de lents processus d’extraction, d’accumulation puis d’agencement.
Comment procédez-vous pour la réalisation de vos films et Aires en particulier et d’où proviennent ces images ?
Aires est le résultat de multiples pérégrinations sur plusieurs années dans plusieurs pays tels que le Maroc, l'Algérie, la Moldavie, l'Ukraine, la Géorgie, l'Azerbaïdjan, l'Ouzbékistan, le Pakistan, l'Inde, la Chine. Sa forme mouvante est faite de l’entrelacement de morceaux choisis parmi un grand nombre de séquences collectées dans ces pays. Pour moi, faire image signifie se frotter au réel. C'est pourquoi la matière qui constitue Aires a été prélevée par fragments au cours de nombreuses marches dans ces multiples lieux et territoires, sans carte ni plan définis à l’avance.
Y a-t-il un temps de maturation de ces images ? à quel moment et comment naît (mentalement) le désir de transformer cette matière filmique en un film, comment s’opère cette composition ?
Au fur et à mesure des années, j’accumule et stocke mes nombreux projets dans des «tiroirs». Cela procède toujours d’une infusion lente. Tout est potentiellement là en germe et constamment réactualisé par de nouveaux voyages. Six années de collectes et de maturation pour qu’advienne mon film Aires.
Pour moi filmer, c’est percevoir. Et c’est par là même entretenir une grande proximité avec le monde. Je souhaite ainsi me perdre et faire l’expérience de l’imprévisibilité et des chemins qui bifurquent. La pensée sauvage ne distingue pas le moment de l’observation et celui de l’interprétation.
Pendant six années successives, j’ai choisi de ne pas penser à quelle forme pourrait prendre cet ensemble de fragments. Cela n’est que récemment que j’ai senti se dessiner le fil invisible d’un récit possible. Les différentes parties se sont alors comme magnétiquement assemblées les unes avec les autres et comme par un lent déplacement progressif est advenu un film, un «Tout-Monde».
Tout mon travail d’artiste est sous-tendu par la question du temps et l’impermanence des choses. Aires est une mise en forme du réel qui propose à ceux qui le regardent une perte de repères, une possibilité de questionner et de repenser ce qui fait notre monde.
Propos recueillis par Anne Lise Michoud pour le Festival Cinéma du Réel 2013