Ce film est nourri de rencontres et de musique : qu'est-ce qui vous a inspiré pour écrire Le Violon ?
J´ai toujours eu envie d´écrire un scénario sur la réalité occultée du Mexique, sur ceux que Luis Buñuel en 1950 appelait Los Olvidados. Pour se faire entendre, ces voix oubliées vont jusqu’à recourir à la voie armée. À côté de nombreuses lectures sur les guérillas et les conflits en Amérique latine, les aventures incroyables d´un violoncelle, un livre de Carlos Prieto, m´ont inspiré. La force de ce musicien qui se rend chaque jour dans le camp adverse pour y jouer de son violoncelle confisqué, jusqu`à le récupérer des mains de ses ennemis, est restée gravée dans ma mémoire. Elle m'a rappelé toute cette littérature où la musique et la guerre entrent dans un jeu de dialogue dangereux.
Le Violon renvoie-t-il à une actualité politique ?
Le Violon est une protestation d'un Mexique caché, celui des voix étouffées qui finissent par prendre les armes pour se faire comprendre. C'est un film qui soulève des questions restées sans réponse. C’est vraiment étonnant qu’à moins d´un mois des élections présidentielles mexicaine, la violation des droits de l´homme, la marginalisation, la misère de millions de personnes, la répression armée, la carence de démocratie comme de justice sociale soient des thèmes absents des discours politiques de la campagne électorale...
Pour définir la guérilla, vous insistez beaucoup sur les voix étouffées, les voix recouvrées grâce à la musique. Avez-vous fait un travail spécifique sur le son ?
Nous cherchions à obtenir le maximum d´ambiances naturelles. Puis j'ai travaillé le design du son vers un appauvrissement progressif afin de marquer un crescendo très sensible du silence à la musique. J'ai voulu confronter le spectateur au poids du silence de la forêt des guérilleros, aux cris perçants des oiseaux dans les bois, à la profondeur de la vie nocturne. Ce spectateur écoute l´épaisseur du silence, côté opprimés. Et il écoute la menace lourde des armes, côté militaires.
La musique du film emprunte-t-elle au registre de la musique populaire mexicaine ?
Depuis tout petit, j´ai été bercé par la musique populaire mexicaine. Dans ce premier film, j'ai choisi de donner une large place à la musique traditionnelle. Le refrain que l'on entend tout au long du film et que Lucio poursuit à la fin provient d'une chanson classique mexicaine. Bien que les musiques traditionnelles du Mexique se perdent peu à peu, par manque de reconnaissance nationale et de soutien public, elles restent d`une richesse impressionnante. La plupart des musiques du film - celle de la taverne, du campement des réfugiés et de la fin du film - sont écrites par le filleul de Don Ángel (Don Plutarco), Cuauhtémoc de Tavira.
Les dialogues semblent faire écho à ce travail sur la musique.
J´adore écrire les dialogues et surtout les travailler pour qu´ils soient au plus près de la réalité quotidienne. Jusqu'aux sous-titres que j'ai voulu fidèles à la tradition orale : une économie verbale, un parler rural et des expressions idiomatiques. Don Plutarco, en ce sens, est le personnage le plus emblématique. Son discours ne cesse d´utiliser des parties de chansons, de dictons, de jurons, de formules orales. Le chant et le conte qu´il enseigne à son petit-fils Lucio sont des exemples types des traditions orales telles qu´on les écoute au Mexique...
Le jeu des acteurs a-t-il été guidé de façon à renforcer ce réalisme populaire, très proche de la qualité documentaire?
J´ai toujours voulu que l´on aie l´impression d´être plongé dans une vérité documentaire, c´est pourquoi je me suis efforcé de créer des atmosphères totalement réalistes qui aillent au delà du vraisemblable de la fiction traditionnelle. Et pour y parvenir, j´ai choisi de travailler avec des non-acteurs, des personnes des communautés rurales et indiennes, accompagnées de quelques acteurs professionnels. La majorité des personnages et tous les figurants proviennent du lieu où nous avons filmé. Don Angel Tavira qui incarne le personnage principal de l´histoire (Don Plutarco), n´est pas un acteur professionnel. Et, cependant, cet homme a été une vraie découverte : musicien populaire, violoniste virtuose, entrepreneur, un homme sensible, un acteur né.
Le film fait-il référence à un contexte historique précis ?
Quand j'ai écrit mon scénario, j'ai laissé la place à un double-jeu . D´un côté, le film fait référence à ces situations de conflits et de guérillas qui, pour le spectateur, mènent vers les luttes populaires mexicaines dans la lignée de Zapata et sa revendication « Terre, Justice et Liberté », comme vers celles du Salvador, du Guatemala, du Nicaragua, du Chili, ou encore de la Colombie. Et d'un autre côté, j´ai construit mon histoire de façon à ce qu´on ne puisse localiser l´histoire ni dans le temps ni dans l'espace. Bien que le film fasse référence l'un ou l'autre de ces événements socio-politiques, l'effort fut de ne s'installer dans aucun d'eux pour pouvoir faire référence à tous, afin de symboliser la lutte du peuple latino-américain dans son ensemble.
Comment as-tu réussi à rendre ce parti pris narratif dans le jeu des acteurs du film ?
Pour atteindre cette qualité hyperréaliste du drame, j´ai dirigé les acteurs avec l'obsession de la simplicité dans les dialogues : populaires et économes. Certains venaient du théâtre comme moi, il n´a pas été difficile de les entraîner dans l´univers de « l´uni-phrase » et du silence. Les autres étaient des volontaires : leur spontanéité et leur enthousiasme ont créé une ambiance unique pendant le tournage. Leur connaissance des lieux donnait à leurs attitudes et paroles un réalisme crucial pour le film. Ensuite, j´ai concentré toute la tension de l´action dramatique sur l`opposition entre Don Plutarco et le Capitaine.
Bien que toute l´ambiance du film puisse rappeler telle ou telle guérilla, la rencontre réelle entre ces deux hommes, leur découverte d´une passion commune pour la musique, au cours du non-sens porté par la guerre, fait découvrir toute l´humanité universelle du film. Celle de deux êtres confrontés à la nécessité de faire un choix terrible : poursuivre ces idéaux sans faillir, ou comprendre l´autre et se laisser aller à changer de position. Accomplir son devoir ou trahir. La musique. ou les armes.