Après la publication de plusieurs livres, qu’est-ce qui vous a poussé à réaliser des films ?
La littérature et le cinéma ont bien des choses en commun. La composition, ce que le cinéma appelle le montage, est capitale dans un livre. Et puis il y a des images dans mes livres, des photographies, mais aussi des métaphores, des descriptions. Tous les régimes de l’image m’intéressent, de même qu’ils peuvent servir la falsification et le mensonge, c’est aussi sur eux que se fonde notre rapport à la réalité, à la vérité, à la preuve.
Pourquoi avoir choisi d’adapter cette nouvelle de Mérimée au dénouement si âpre ?
J’avais lu cette nouvelle enfant et elle m’avait heurté. Je l’avais trouvée belle en un sens, mais injuste, le point de vue de l’auteur m’avait déplu. C’était Mérimée qui sacrifiait l’enfant sur l’autel de l’honneur. Je n’y croyais pas. Un père ne fait pas ça, c’est à autre chose qu’il obéit, qu’il cède. Je désirais raconter cette histoire du point de vue de l’enfant, la raconter d’une façon très concrète, réaliste, et donc mystérieuse. Car l’enfant ne peut pas comprendre, il est entraîné dans une spirale violente, il ne peut pas dire non. A chaque étape du récit, il fait ce qu’il peut, mais ça n’arrange rien, au contraire, le cauchemar continue. Il me fallait donc raconter cette histoire comme une folie, sans l’expliquer ni la justifier, seulement avec des images.
Pour quelle raison avoir tourné dans les paysages arides des Causses ?
Je voulais une nature aride et forte, mais qu’on ne puisse pas vraiment savoir où ça se trouve, comme un pays de rêve ou de cauchemar. Sur les Causses, le vent fouette les hautes herbes avec une violence rare, le soleil et l’ombre des nuages s’affrontent. Il me fallait un paysage altier, muet, dédaigneux des hommes afin que cette histoire terrible de Mérimée devienne autre chose que du folklore.
Comment avez-vous choisi l’enfant ?
Quand j’ai rencontré Hugo de Lipowski, j’ai décidé très vite qu’il serait l’enfant. Il était très naturel, il jouait sans apprêt. Et puis il était entre l’enfance et l’adolescence, avec cette fragilité entre deux âges, une sensualité naissante et quelque chose d’encore ingénu, une solitude de l’enfance qui me touchait.
Ce qui frappe le plus dans Mateo Falcone c’est une présence du monde accrue. On sent un rapport très puissant avec la matière, la lumière, les couleurs…
Lorsque je criais « moteur ! », j’avais l’impression que soudain le monde existait deux fois, une fois, là, devant moi, tel qu’il est, et une autre fois sur la pellicule. Si bien qu’avant de crier « coupez ! », j’éprouvais une sorte de superstition ; il fallait attendre le bon moment, sans quoi, par un mouvement rétrospectif, ce qui venait d’être filmé allait être esquinté. Bien sûr, c’est un peu extravagant, mais cela traduit un rapport au monde, le désir de lui arracher quelque chose.
Au début du film, les parents partent et l’enfant s’endort. Lorsqu’il se réveille une tempête menace, la nature est bouleversée. Ce paysage battu par le vent est à la fois très réaliste et pourtant cela semble délirant, ça n’arrive presque jamais, et cependant le paysage était là, tel quel, je l’ai cherché longtemps avant le tournage, je l’ai observé, choisi. Il est un personnage essentiel du film, et j’ai pris un immense plaisir à le diriger.
Entretien réalisé par Céline Gailleurd
Mateo Falcone, d'Eric Vuillard (sortie en salles le 26 Novembre 2014).
Et sur Universciné ? cinq écrivains derrière la caméra :
Marguerite Duras — Nathalie Granger (1972)
Emmanuel Carrère — Retour à Kotelnitch (2003)
Etgar Keret — Les Méduses (2007) Caméra d'or au festival de Cannes 2007
Alain Robbe-Grillet — Le Jeu avec le feu (1974)
Christophe Honoré — Les Chansons d'amour (2007)