Les Chansons d'amour s’est élaboré à partir d’un matériel musical préexistant : les chansons signées Alex Beaupain...

Christophe Honoré : Je connais Alex depuis quʼon a vingt ans. Il a fait la musique de tous mes films, je lui ai moi-même écrit quelques paroles de chansons. Après lʼaccueil de Dans Paris, qui me permettait de proposer vite un autre projet, je lui ai demandé si je pouvais me servir de ses chansons – certaines issues de son dernier album, dʼautres beaucoup plus vieilles – et je les ai intégrées dans un scénario qui racontait une histoire assez douloureuse qui nous était commune. Jʼai fait ensuite un travail dʼadaptation sur ses textes, et lui ai demandé dʼécrire de nouvelles chansons.

C’est la première fois que vous vous confrontez aussi frontalement au sentiment amoureux...

Dans Dans Paris, jʼai osé présenter des gens qui étaient dans lʼamour lʼun de lʼautre, mais il sʼagissait surtout dʼamour fraternel, je restais gêné par le sentiment amoureux. Pour moi, ce nʼétait pas rien de mettre le sentiment au cœur dʼune histoire, je nʼai jamais su faire ça. Dʼoù lʼidée de faire un film où les personnages se mettent à chanter dès quʼils sont dans un état amoureux parce quʼils sont dans lʼincapacité de lʼexprimer autrement. Jʼai toujours aimé la chanson, cette manière dʼêtre dans un sentiment intense, mais fugitif, avec un souci permanent de légèreté. Jʼai toujours été très fan des chansons dʼamour, je peux être bouleversé par une variété française qui a priori ne mʼintéresse pas musicalement simplement parce que je suis touché par un refrain, une voix, une émotion que je trouve très justement exprimée.

Vous aviez envie de faire une comédie musicale depuis longtemps ?

Oui, mais je voulais que le choix du genre soit justifié, ne pas être dans la parodie des codes. Lʼironie est souvent très flatteuse parce quʼon a lʼimpression dʼêtre malin mais ça nʼa strictement aucun intérêt. Il nʼétait pas question pour moi de parodier le genre, juste me dire : «Ce film est une comédie musicale parce que les personnages ne peuvent pas exprimer leurs sentiments autrement quʼen chantant.» Jʼaime lʼesprit de la comédie musicale, proche de celui de la pop : ne jamais se plaindre, ne jamais sʼappesantir, sʼoffrir la possibilité du lyrisme à partir dʼune tragédie quotidienne.

Être parti d’un matériau chanté préexistant a modifié votre façon d’écrire le scénario ?

Les Chansons d'amour raconte une histoire tellement personnelle que je la connaissais par cœur. La question de lʼhistoire ne sʼest pas posée en fait, seulement lʼidée de comment lʼaffronter sans être pétrifié, comment la raconter, la faire fonctionner dans une structure musicale qui rejaillisse sur lʼensemble du film. Les lieux, comme lʼappartement des parents, reviennent comme des refrains, avec une tonalité changée selon ce qui sʼest passé dans le couplet précédent. Et comme dans les chansons où certains instruments reviennent ou disparaissent pendant que dʼautres sʼajoutent, les personnages secondaires viennent relancer la fiction et dʼautres finissent par en être évacués.

«Le départ», «L’absence», «Le retour»... Une structure en trois parties...

Cʼest au montage que je me suis aperçu quʼil y avait trois parties dans le film. Cʼest la structure classique de toute comédie ou drame sentimental. Dans Les Chansons d'amour, le retour du sentiment amoureux passe par un tiers extérieur au drame, et par lʼarrivée dʼun fantôme. Peut-être dʼailleurs que le désir fondateur du film était dʼoffrir à ce fantôme là un retour sur terre le temps dʼune chanson.

Chacun des personnages réagit très différemment à l’irruption du tragique...

Jʼai lʼimpression quʼils réagissent surtout à des vitesses différentes. Ismaël (Louis Garrel) marche à lʼaveugle mais il continue à marcher, malgré tout. Dès le début du film, je lʼai filmé en mouvement, et ce mouvement, je refusais de le suspendre malgré le surgissement de la catastrophe. Et puis Erwann (Grégoire Leprince-Ringuet) accélère un peu plus sa course. Jeanne (Chiara Mastroianni), elle, est condamnée à lʼimmobilité : elle reste un point fixe. La catastrophe la fige. Quant à Alice (Clotilde Hesme), elle marche à côté dʼIsmaël, puis elle prend une parallèle, part dans une autre histoire avec ce garçon breton quʼelle rencontre. Souvent dans mes films, la tragédie naissait de lʼattente de la catastrophe. Les Chansons d'amour est plus dans la conséquence, la résistance. Cʼest un film plus au présent finalement. Ici la catastrophe offre de nouveaux territoires à parcourir.

Notre époque aussi a droit à ses tragédies ?

La tragédie ne prévient pas, on nʼa pas besoin de la Guerre de Troie pour quʼelle fasse irruption dans notre vie. Lʼidée a été dʼincarner lʼhistoire dans la ville... Sans pour autant faire un film documentaire et militant, je tenais à une dimension dʼactualité, dʼoù lʼidée que le personnage dʼIsmaël soit secrétaire de rédaction, cʼest-à-dire en charge de lʼactualité du monde. La fin de son idylle et de son insouciance ne se fait pas hors du monde.

Vous assumez la dimension d’être un cinéaste des années 2000, qui filme le monde d’aujourd’hui, en fait partie...

Oui, je ressens très fort cette nécessité de faire avec le monde, aujourdʼhui. Je crois que cette nécessité est aussi liée aux conditions de production de ce film et du précédent. Il sʼest écoulé très peu de temps entre le moment où jʼai exprimé le désir de faire ces films et celui où on les a tournés. Paulo Branco peut être très réactif, décider en octobre de faire un film en janvier. Du coup, tu nʼas pas le temps de te construire un autre monde dans ta tête, tu ne peux quʼêtre dans le présent de ce que tu vis personnellement, dans le présent de ce que vivent les acteurs, la ville, la société...

Cet ancrage dans le réel est d’autant plus frappant que le film relève de la comédie musicale...

Dans les comédies musicales, on a souvent la sensation dʼêtre dans une bulle un peu kitsch, avec des références acidulées, des chansons qui produisent un décollement du réel.Quand le monde extérieur est là, il est convoqué. Dans Les Chansons d'amour, je convoque moins le monde que je ne fais avec. Je pense que le fait de filmer la ville où je vis change profondément les choses. Dans Dans Paris, il sʼagissait dʼun Paris «musée». Pour Les Chansons d'amour au contraire, jʼai choisi de me limiter au Xe arrondissement de Paris. Le Xe est lʼun des rares arrondissements où lʼon travaille dehors, avec des gens qui déchargent des camions de livraisons... Il ne sʼagissait pas de bloquer des rues pour tourner, je voulais que la vie sʼinfiltre le plus possible dans les plans, et aussi respecter la géographie des lieux. Je mʼétais donné cette contrainte non pas tant pour produire un effet de réel que pour mʼempêcher de fantasmer un film.

C’est la troisième fois que vous travaillez avec Louis Garrel...

Oui, mais jʼai failli ne pas le prendre ! Je croyais quʼil ne savait pas chanter. Et puis au départ, je cherchais un Ismaël plus vieux que Louis. Jʼai donc commencé à voir des comédiens, et je me suis aperçu que la manière dont parlait le personnage, cʼétait Louis, sa musique. Pendant ce temps-là, Louis mʼappelait régulièrement pour savoir où jʼen étais du casting, il me conseillait des acteurs. Puis il mʼa demandé de lire le scénario. Il me laissait des messages sur mon répondeur : «Tu sais, je chante un peu, moi aussi...» Je nʼimaginais pas faire un troisième film avec lui mais il était très insistant ! Alors je lui ai envoyé une chanson dʼAlex en lui proposant de la répéter. Un jour, il est venu chez moi pour nous présenter son travail, à Alex et à moi. Il nous a demandé de nous retourner pour quʼil puisse chanter sans nous voir, et il sʼest lancé... La peur faisait trembler sa voix, mais pour Alex et moi, ca a été une évidence. En fait, ce rôle était pour lui dès le départ, je crois que sans mʼen rendre compte, je lʼavais écrit pour lui. Quelque chose sʼest construit entre nous avec tous ces films, quelque chose qui nous échappe mais qui nous a tous les deux construits et changés. Il mʼa permis de trouver ma manière, mon identité de cinéaste.

À notre époque, on peut encore mourir d’amour...

Oui, le sentiment nʼest pas sans danger. Jʼappartiens à une génération où le «mourir dʼamour» était forcément lié au Sida et jʼavais envie de remettre ce danger sur le terrain des sentiments, sans passer par le sexe. Le Sida est toujours là, mais le danger réside aussi dans la manière de ne pas se sentir aimé ou de ne pas savoir aimer.

Avec aussi l’idée de devoir trouver son rythme. «Aime-moi moins mais aime-moi longtemps», réclame Ismaël...

Dans les années 80, lʼun des personnages de Carax demandait : «Est-ce quʼil existe lʼamour qui va vite mais qui dure toujours ?». Vingt ans plus tard, Les Chansons d'amour traduit ce même sentiment, mais avec une lucidité ajoutée. Ce que réclame Ismaël, ce nʼest plus des preuves dʼamour, il aimerait mieux être aimé de manière clandestine mais avec persévérance. En fait, aujourdʼhui je pense à lʼinverse de Cocteau : «Les preuves dʼamour nʼexistent pas, seul lʼamour existe».