"Du point de vue des costumes, La meglio gioventù a été un film aussi épique qu'une campagne militaire ! Tout d'abord à cause du grand nombre de personnages : plus de deux mille acteurs et figurants avec des scènes de foule (à Florence et à Turin) très complexes. Et puis il y avait l'évolution continuelle de la garde-robe : l'histoire se déroule en effet sur quatre décennies qui virent d'importants bouleversements socio-culturels impliquant des répercussions immédiates au quotidien. Ces années révolutionnèrent également une mode variant considérablement selon les groupes sociaux, les aires géographiques, les générations. Si l'Italie possédait un « costume » national - l'élégance bourgeoise des élites et, en contrepoint, l'habillement des paysans (les femmes étaient encore vêtues de noir comme au XXéme siècle) - notre pays s'ouvrit aux influences d'Outre-Manche dans les années 1960.
La mini-jupe fait alors son apparition et les gamines scandalisent leurs petites bourgeoises de mères qui s'habillent encore dans les grands magasins. Un relatif bien-être amène des signes d'opulence dans les garde-robes italiennes : au costume sombre du dimanche viennent s'ajouter quelques habits plus gais et sportifs ; les chemises se colorent de bleu en attendant de prendre les nuances de l'arc-en-ciel dans les années 1970 ; les dames osent raccourcir leurs jupes et les tissus, qui se font plus moulants, manifestent un érotisme plein d'ingénuité...
Mais La meglio gioventù nous parle surtout des enfants et des jeunes : les voici en blouse ou portant leur panoplie pour la boom du samedi soir, autant de tenues qui imitent encore les vêtements « sérieux » de leurs parents mais avec quelques digressions (cols imposants, vestes cintrées, premières pattes d'éléphant). Puis 1968 balaye toutes les conventions.
Cette époque n'impose pas seulement les jeans, les uniformes, les parkas et les blousons achetés dans les dépôts militaires ; elle dicte à chacun d'élaborer sa propre mode et d'imiter ses idoles, qu'il s'agisse de stars du rock ou de gourous promettant des horizons nouveaux. La mode multiplie les signes ; les appartenances et les groupes se dessinent : avec vos cheveux longs et votre chemise indienne, vous êtes sans doute sensible au charme de l'Orient ; votre veste de camouflage signale une adhésion ingénue à une quelconque révolution tiers-mondiste ; en portant une jupe à fleurs, vous vous sentez orgueilleuse et n'éprouvez plus le besoin de céder à l'esclavage de la mise en plis et du brushing pour dompter les boucles de votre chevelure.
Mais ce n'est pas tout. La meglio gioventù raconte également d'autres mondes : le récit effleure les familles des jeunes, leur ténacité, et parfois la dureté de la génération qui a subi la guerre.
Voici donc les camisoles de force, les bleus de travail délavés des ouvriers qui ne vont pas au paradis mais sont licenciés, le drap vert-de-gris de l'uniforme des CRS qui « sent le rance et la caserne » comme disait Pasolini. Et puis la Sicile éternelle - paysanne et mafieuse par abandon ou lassitude -, les juges placés sous escorte, les gens des villes qui marchent en regardant par terre. Pendant ce temps-là les enfants grandissent : ils doivent désormais porter une cravate et serrent une serviette bourrée de dossiers... Ils accompagnent leurs propres gosses à l'école.
Les variantes étaient infinies et il y avait de quoi se perdre dans ce kaléidoscope de possibilités. Chaque matin, je cherchais, en habillant ces deux mille personnes, à aider mon metteur en scène qui racontait quatre décennies fatidiques ; ces années où l'on a grandi, où l'on est tombé amoureux, où l'on s'est quitté, où on a recommencé à aimer et ainsi de suite jusqu'à la fin.
Il y avait le problème des vieillissements successifs (un même personnage pouvait être évoqué à trois ou quatre étapes de son existence !) exténuants pour les maquilleurs qui les réalisaient et pour les acteurs qui les subissaient.
Même si nous avions opté pour un maquillage léger permettant aux figures de glisser doucement vers l'âge mûr, tout cela exigeait de notre part une grande précision et beaucoup d'énergie pour que le résultat semble « invisible », pour qu'on n'ait jamais l'impression de voir un postiche.(...)"