"Angelo Barbagallo m'a proposé de diriger La meglio gioventù il y a environ deux ans. J'avais déjà travaillé avec Sandro Petraglia et Stefano Rulli pour le scénario de Pasolini, mort d'un poète et je savais qu'il s'agissait d'un projet intéressant. Dès les premières pages, je fus conquis. J'ai toujours considéré ce travail comme un seul corpus, un seul film ; la division en épisodes pour la télévision, je la considère comme purement accidentelle. Dans le même temps, cette scansion permet une durée que le cinéma ne peut pas offrir : six heures, un temps infini, de roman, qui permet de suivre de nombreux personnages et des histoires parallèles, qui permet de dilater ce que dans un film on est obligé d'escamoter, de synthétiser. En outre nous travaillions pour le compte de la RAI, la télévision publique italienne, qui voulait raconter une période importante de notre histoire et de notre pays, un effort qu'on ne pouvait pas ne pas encourager. On nous demandait de ne pas travailler sur des stéréotypes, mais au contraire de développer un point de vue original, aux antipodes des conventions des séries ; c'était l'un des rares cas où l'on pouvait vraiment faire du "service public". Les conditions étaient particulièrement favorables : une production importante (garantie par le sérieux d'un producteur comme Angelo Barbagallo) et une liberté totale dans le choix du casting et des collaborateurs.

Le cinéma italien a souvent raconté des sagas familiales, il suffit pour cela de songer à La terre tremble ou à Rocco et ses frères et au Crépuscule des Dieux de Luchino Visconti, à Les poings dans les poches de Marco Bellocchio et à La Famille d'Ettore Scola. (...) Quand j'étais jeune, j'aimais énormément les films de Visconti. J'étais un peu à contre-courant : dans les années 1970, mes amis cinéphiles ne me considéraient pas très orthodoxe. Le modèle était Rossellini, tandis que Visconti était vu comme une vieillerie encombrante. À vrai dire, je les aimais tous les deux, je n'ai jamais compris ces factions. Ce qui est bien avec le cinéma, c' est qu'il permet de voir et d'aimer des choses très différentes, voire antithétiques : le cinéma n'a pas de règles - dit Godard - c'est pour ça que les gens l'aiment encore ! Donc, Visconti, mais aussi Rossellini. Dans La meglio gioventù, il y a un écho des deux. Évidemment, le film est très différent de ces modèles, cela ne pourrait pas être autrement. Mais, un peu comme les peintres de la trans-avant-garde (Chia, Clemente, Cucdhi ) ont essayé de réinventer un rapport avec la peinture classique, il y a un sentiment - indirect peut-être, voire même simplement virtuel - qui rappelle ces films-là.(...)

Depuis quelques années, je me rends compte que je m'identifie avec tous les personnages d'un film. Autrefois, j'épousais naturellement un point de vue, je prenais partie, j'avais des préférences. Maintenant, je me rends compte que je ne résiste pas au charme de personnages complètement différents de moi, même les plus lointains. Évidemment, il y en a que j'aime davantage, d'autres que j'aime moins (non pas les personnages du film, mais le caractère qu'ils représentent), mais je reste néanmoins fasciné par leur diversité. (...)

Le langage sert pour communiquer, mais aussi pour cacher, c'est la première forme d'aliénation. Dans chaque relation, il y a une part de non dit, de refoulement, les mots sonnant surtout comme des intentions. Cela est d'autant plus vrai dans les relations familiales, qui sont investies du plus grand affect mais aussi des plus grands conflits et de la plus grande agressivité dissimulée. Je ne veux pas faire ici un discours psychanalytique, mais plutôt phénoménologique. En tant que réalisateur, je suis conduit à m'occuper davantage du comment que du pourquoi. Le pourquoi est peut-être plus important pour les acteurs, qui doivent se forger une motivation. Un réalisateur s'occupe plutôt de reproduire aussi précisément que possible la manière dont les personnes échangent des signaux ou les répriment. Dans une famille, ces fonctionnements s'exaspèrent ; dans toutes les relations familiales il y a quelque chose d'intime, d'embarrassant, de honteux. On se protège des membres de sa famille - des parents, des frères, des enfants - parce qu'on sait que cet amour doit se donner des limites, des censures. Il doit même se rendre impraticable, puisqu'il est lié au tabou sur lequel se fondent - pour des raisons essentiellement patrimoniales - toutes les civilisations modernes : l'inceste. La famille est donc le lieu des amours impossibles, parmi ses membres flotte clairement le refoulement de l'éros. C'est pour cela que les sentiments en jeu sont si violents, excessifs, fatals.

Il n'est pas toujours nécessaire de tout expliquer. Par exemple, on ne raconte pas le parcours qui conduira Giulia - la femme dont Nicola tombe amoureux et dont il aura une fille - à devenir terroriste. On peut imaginer qu'elle a suivi le même chemin que beaucoup d'autres : un sentiment d'impuissance, de paralysie, face à la surdité et au rejet total de leurs illusions de la part de la politique de l'époque.(...) Aujourd'hui, ça nous intéresse moins de la connaître, tant elle nous semble lointaine. Il n'en aurait pas été de même il y a dix ou vingt ans, quand nous avions soif de savoir le pourquoi et le comment, dans la mesure où le terrorisme était encore actif, existait, qu'il n'était pas devenu le phénomène résiduel et - heureusement - isolé d'aujourd'hui.

Je ne voulais pas raconter l'histoire du terrorisme, mais l'histoire d'une terroriste, de cette terroriste, elle : Giulia. Les personnes qui ont en elles une faille qui s'ouvre soudain m'intéressent. (...)Je commence à comprendre un film pendant les bouts d'essai avec les acteurs. C'est pour cela que j'en fais beaucoup. Je donne très peu d'indications sur le rôle, je préfère qu'ils m'offrent « leur » interprétation, le sentiment qu'ils ont ressenti en lisant le rôle. Leurs improvisations permettent souvent de révéler de nouvelles clés de lecture, imprévisibles, pour les personnages. Le casting est pour moi très important, j'y consacre pratiquement toute la préparation du film. J'ai besoin de choisir jusqu'au dernier figurant, de savoir qu'ils seront tous sur la même tonalité, à la manière d'un orchestre. (...)

J'ai pensé qu'elle (Jasmine Trinca) pourrait jouer le personnage de Giorgia exactement comme je l'imaginais : une fille qui avait à portée de la main toutes les caractéristiques de la « normalité », encore sur la corde raide. Si je devais m'identifier avec un seul de mes personnages, c'est elle que je choisirais. Il lui manque un petit rien pour être comme tout le monde, peut-être juste un peu d'affection ou d'attention. Mais au lieu de cela, elle est mise à l'écart et enfermée dans une clinique où on la soigne à coups d'électrochocs. C'est cela qui en fait une « folle ». Nous effleurons tous sans cesse la folie avec nos névroses, nos malaises, nos pertes de contrôle. Il lui aurait suffi de ne pas trouver sur son chemin ces structures d'internement psychiatrique qui ont été heureusement supprimées par Franco Basaglia et qu'aujourd'hui on veut rétablir. (...)

Je pense que « diriger » les acteurs est un travail très délicat. D'abord, chaque acteur est différent, il n'y a pas une méthode qui vaille pour tout le monde. Certains acteurs doivent être secondés, d'autres ont besoin de sentir la poigne du réalisateur, d'en être presque les otages. Les comédiens sont bizarres ; il faut toujours se souvenir que ce sont ceux qui s'exposent le plus dans un films, ils sont le film, ceux qui risquent le plus. J'essaie de les choisir en les étudiant avant tout comme personnes, pour comprendre s'ils ont un lien de parenté avec le personnage, s'ils sont proches de lui, s'ils l'aiment. Ou s'ils le détestent tout en ayant une relation très forte avec lui. Je ne suis pas obsédé par le contrôle absolu des acteurs, je ne le recherche pas, je ne le souhaite pas. Je veux qu'ils existent sur l'écran, qu'ils soient vivants, qu'ils transmettent les émotions qu'ils éprouvent réellement, et non qu'ils simulent une série d'instructions. Je ne suis guère capable de théoriser mon travail ; je sais que je travaille avec les acteurs, pas sur les acteurs. (...)

J'ai une certaine prédilection pour les comédiens qui montent sur les planches, je me rends compte que j'ai davantage de facilité à travailler avec eux, même si je n'ai travaillé pour le théâtre qu'à une seule occasion. Le théâtre implique un contact direct avec les spectateurs, il oblige à être toujours bien présents et, une fois que la première est passée et que le metteur en scène n'est plus là pour tout contrôler, il habitue même les comédiens à se débrouiller tout seuls. (...) 

J'aimais l'idée que dans la famille il y ait un mélange de traditions et de mentalités, que les parents se disputent tout le temps comme si les conflits devenaient une manière paradoxale de montrer son affection.

La meglio gioventù se termine un peu comme un passage de relais. Nicola parvient à passer le témoin à la génération suivante. D'autres n'y parviennent pas ; peut-être n'ont-ils pas de témoin à passer et s'arrêtent-ils avant, épuisés. Le film raconte tout cela. Ce n'est pas un discours inhérent aux idéologies, nous ne sommes pas en train de parler de la gauche italienne.

Il s'agit d'un discours plus général qui concerne l'Italie dans son ensemble, l'Occident, la sensation que toute une civilisation est arrivée à son terme. Nous ne croyons plus au salut collectif, mais à l'appel aux consciences individuelles, aux choix que chacun doit faire. Je ne trouve pas pessimiste de liquider l'illusion de la modernité, au contraire, cela me paraît un progrès par rapport au plébiscite sans cesse réitéré, à l'adhésion inconditionnelle aux mythologèmes du moment.

Les personnages de La meglio gioventù m'ont fasciné parce qu'ils sont totalement différents non pas de ce que les Italiens sont, mais de la manière dont ils sont représentés, surtout à la télévision. Une télévision qui essaie d'occulter toutes leurs préoccupations, d'anesthésier leurs angoisses, de les pousser vers une sorte de consommation boulimique (avec quel argent, on se le demande !) et de les étourdir au cas où quelqu'un serait tenté de réfléchir."