Il y a six ans, soit en septembre 2009, je me suis retrouvé à l’Institut européen de cinéma et d’audiovisuel de Nancy face à des étudiants rêvant de documentaires. Ils me demandaient quels étaient mes projets. J’en avais beaucoup. Parmi eux, un film sur Cavanna. En effet, il y avait un documentaire sur Choron. Il allait y en avoir un sur Siné. Et rien sur Cavanna. C’était pourtant lui le boss, l’ange tutélaire de toute une génération d’écrivains, de journalistes, de dessinateurs, d’humoristes et surtout de lecteurs.
J’ai balancé son nom devant mes étudiants. Ils étaient une trentaine avec le regard vide. Je leur ai demandé s’ils connaissaient Cavanna, cinq bras se sont levés, dont un manquant d’assurance. Au final, il avait confondu François Cavanna, le seul, l’unique, l’auteur des Ritals et de Stop Crève, le créateur d’Hara Kiri et de Charlie Hebdo, avec Anthony Kavanagh, l’humoriste haïtien. 4 sur 30. Donc. J‘ai refait le test en école de journalistes. Puis l’année suivante dans ce même IECA. Même regards médusés. Même statistiques déprimantes. Il fallait me lancer. Il y avait nécessité. Devoir. Enfin, vous voyez... J’ai commencé par appeler Cavanna qui n’était pas emballé par l’idée. Qu’à cela ne tienne. J’ai pris mon bâton de producteur et j’ai vu toutes les chaînes, tous les programmateurs.
Rien. Que dalle. Aucune chaîne. Aucune émission. Trop vieux Cavanna. Trop râleur. Pas assez in. Pas assez cool. Je n’ai pas eu le courage de dire tout cela à Cavanna. Je le voyais du côté de Maubert. Nous buvions du lait ou des tisanes. Il me racontait Choron. Je lui parlais des chambres de compensation. Nous venions Nina et moi (Nina my daughter) de créer Citizen films. Nous nous sommes lancés avec mon ami Pascal Lorent derrière la caméra. J’ai rencontré et filmé Cavanna entre décembre 2010 et juin 2012. Il souffrait de Parkinson. Miss Parki, comme il disait. Ce n‘était pas évident. Cette maladie qui touche aussi les cordes vocales vous saisit sans prévenir. Et vous laisse chancelant. J’étais toujours en attente d’un prochain rendez-vous qui, sans arrêt, était retardé. Cavanna venait de tomber dans ses escaliers, Cavanna s’était fracturé le nez, Cavanna s’était pété la jambe, Cavanna était en convalescence. Chaque fois, il se relevait, se soignait. Finalement la sale nouvelle est tombée un 29 janvier 2014. Cavanna ne s’était pas relevé.
C’est très con, mais je ne m’y attendais pas. Le film allait prendre une autre forme. J’avais besoin de temps. Les mots de Cavanna résonnaient comme un plaidoyer d’outre-tombe. Oui un plaidoyer. Un long édito sur la vie, la mort, la procréation, l’amour, les femmes, la nécessité d’écrire, la liberté de dire, le rire coup de poing (à ne pas confondre avec l’humour demi sel), les caricatures, l’argent, la religion, les galères de Charlie et le point virgule. Oui d’outre-tombe. Car Cavanna savait qu’il allait y passer. Je crois même, sur la fin, qu’il était pressé d’aller voir cet autre côté qui le hantait. Bref, Cavanna est mort. Et nous a laissé orphelins. Mais pas démunis.
J’ai toujours pensé que le film devait avoir un rythme doux et lent. Un peu comme lui sur la fin. Il nous fallait du temps pour raconter le roman vrai de Cavanna. Je n’imaginais pas un film sur lui – compte tenu de la matière de nos entretiens - de moins de 90 minutes. Avec Nina, nous avons donc écrit une histoire, mélangeant archives, témoignages et conversations intimes, racontant l’écrivain en même temps que le père d’Hara-Kiri et de Charlie hebdo. Au delà du portrait, nous avons cherché à faire passer ce qu’était et ce que doit rester l’esprit de Charlie.
Dans son dernier entretien. En dehors de sa famille, de Jeanjean (son copain de Nogent) et de Virginie sa collaboratrice et son amie, Cavanna nous a confié qu’il se sentait un peu seul. Ce n’était pas une souffrance, mais un constat. Il ne lui restait, disait-il, que deux amis : Delfeil de Ton et Wolinski. Delfeil était en boîte (si je puis dire). Il nous avait expliqué l’histoire mouvementée des journaux montés par Cavanna et sa lente mise à l’écart par les nouveaux propriétaires de Charlie Hebdo. Delfeil n’avait jamais parlé ainsi face à une caméra. Je le remercie de sa confiance. Restait Wolin (c’est comme ça que l’appellent ses potes). En juillet dernier, nous devions nous voir. Puis les vacances sont passées. Wolin était toujours fatigué. Nos rendez vous manqués se sont succédés. J’aurais sans doute dû insister davantage. Mais ce n’est pas mon genre. Nous devions nous voir début janvier. Pour justement finir le film pour l’anniversaire de la mort de Cavanna. Un an s’était écoulé.
J’avais informé Charb du film. J’avais prévu de le voir lui et aussi Tignous en même temps que Cavanna. Je me disais que ce film allait pouvoir peut être rabibocher tout le monde. Enfin pas tout à fait tout le monde, mais la plupart. Le sort et les frères Kouachi en ont décidé autrement.
Notre film, construit patiemment autour de Cavanna, débarque et se cogne donc à une réalité pleine de larmes et de sang. Nous n’avons pratiquement rien touché au montage, hormis les dix dernières minutes du film. J’aurais pu voir cent personnes qui m’auraient sans doute parler avec beaucoup de chaleur de Cavanna ou qui aurait pu avec fougue nous conter ces années Charlie et Hara kiri. J’en ai choisi dix. Un casting à ma manière. Quelques mohicans, des taiseux fuyant les caméras, Delfeil de Ton, Siné, Willem, un ami paléontologue Pascal Tassy, Virginie Vernay qui a partagé sa vie les vingt dernières années, Jean Jean l’ami de Nogent et des années Ritals, Pacôme Thillement le philosophe bête et méchant, Jean Marie Laclavetine son éditeur, Sylvie Caster chroniqueuse émérite dans cet univers très masculin et Arnaud Baumann, le photographe, le témoin précieux et fidèle de ces années-là. Toutes les photos du film sont de lui.
Si un homme sur cette foutue planète pouvait, plus que tous les autres, dire " Je suis Charlie ", ce serait Cavanna. Nous venons de finir un film malheureux, orphelin. Consolable et gai. Nous sommes fiers d’avoir tenu bon. Et de vous le montrer. J’espère qu’il pourra bientôt être vu dans des dizaines de cinémas. Grâce à Rezo films et Jean Michel Rey qui vont le distribuer. Et à Bertrand Faivre du Bureau qui le co-produit avec nous. J’aimerais qu’il devienne un objet de réflexion, de débat, de connaissance et de combat. Un putain de film qui émeut et pousse à prendre les stylos, la parole et les chemins de traverses.
Cavanna avait un sujet de prédilection. La mort. Il en parlait souvent. Il en parlait bien. Il en avait peur. Mais pas tant que ça. Je ne vais pas réciter ici toutes les conneries qu’on lit partout genre " Cavanna de l’endroit où il est doit être triste ou doit bien se marrer... ". Cavanna est nulle part. Cavanna est partout. Cavanna est Charlie. Et il vous salue bien.