La fabrication de Bestiaire a-t-elle été engagée en réaction au mode de production de Curling ?
Après avoir tourné la scène du tigre dans Curling, le personnel du zoo m’avait proposé de revenir. Je n’étais pas vraiment intéressé par l’idée de faire un documentaire conventionnel sur l’endroit, je ne suis pas particulièrement amoureux des animaux mais ça m’est resté en tête ; j’ai donc proposé à deux collaborateurs d’aller filmer les animaux, en dilettante. On a commencé par une session de trois jours en hiver, sans scénario, avec une pleine liberté, puis une deuxième au printemps. J’ai ensuite obtenu de l’argent du Canada et du Québec, également du Fresnoy où j’étais invité comme professeur. Mais le projet n’a pas changé d’échelle, nous avons seulement affiné notre démarche et considéré qu’il s’agirait vraiment d’un long métrage. On est donc retourné au zoo une seule fois pour filmer le public, et avons parallèlement fait des prises de vue de taxidermistes et de cours de dessin dans une école d’art.
Bestiaire semble prolonger le brouillage volontaire entre fiction et documentaire opéré dans vos films précédents. Dans quelle mesure a-t-il subi un certain nombre de petits trafics ?
L’une de mes intentions avec Bestiaire était de réparer l’erreur que j’avais commise sur Carcasses, qui était de vouloir raconter une histoire. Dans la deuxième partie du film, j’essayais de devenir narratif, de faire de la fiction alors que la première partie était documentaire. Je devais d’autre part me présenter au zoo avec une idée et me suis donc demandé comment nous sont présentés les animaux dans le monde des images qui nous entoure. On les regarde sur YouTube pour se marrer, à la télé sur National Geographic pour s’informer devant des productions extrêmement léchées. Mais quand filme-t-on l’animal pour ce qu’il est, sans essayer d’anthropomorphiser ou de tout humaniser comme chez Walt Disney ? J’ai donc eu envie de me taper une expérience seulement esthétique et de voir la réaction d’un spectateur devant un plan très rigoureux de la face d’un gros buffle.
Dans Bestiaire, la proximité aux animaux est très forte jusqu’à faire s’interroger le spectateur sur la place précise de la caméra. Dans vos longs métrages précédents, une prise de distance par rapport aux personnages les isole au contraire souvent dans un espace restreint du cadre.
Je crois que ma caméra a moins peur des choses qu’elle filme, que je peux me lancer un peu plus dans l’émotion. Il n’y a pas d’effet de manche : quand vous sentez qu’on est près des animaux, on l’était vraiment au tournage. On était parfois entre deux planches d’une clôture fermée ou dans une cage dont on pouvait très facilement fermer la porte en cas d’attaque. L’environnement était sécurisé mais devant le film, on se demande effectivement comment on a pu accéder à certains endroits. Tout le film est une question de distance : comment regarder et filmer un animal de façon originale sans faire des plans obliques ou des contreplongées absolues ? Quand on fait un film comme Bestiaire, on ne peut ni être très émotif ni intellectualiser beaucoup le propos mais il faut avancer en espérant que ça génère quelque chose d’hypnotique pour le public. Je ne peux pas m’abandonner à une simple captation du réel, le spectateur et moi avons besoin de plus. Il faut que j’y mette un peu du mien, que je triche, que je triture le son, que je resserre ou agrandisse les cadres, que je sois obsédé par le langage cinématographique pour amener le réel à un autre endroit. Je ne suis pas un apôtre absolu du documentaire d’observation, j’ai envie de jouer avec mon ego et de montrer qu’il y a un auteur derrière ces images. On agace le spectateur, on lui donne un peu parci, on enlève un peu par-là. Il y a un jeu de cache-cache, du chat et de la souris avec le spectateur qui me plaît beaucoup.
Le film s’ouvre par des séquences montrant des étudiants en art dessinant des animaux et décrit dans sa dernière partie les rituels de la taxidermie. Il semble en ce sens animé par le désir de donner à voir d’autres représentations possibles des animaux.
Oui. J’avais envie de filmer toutes les manifestations où l’homme essaye de montrer sa supériorité sur l’animal car je suis toujours surpris par ce penchant naturel à vouloir le maîtriser ou l’apprivoiser. Il organise un petit mécanisme dans un zoo qui mène au divertissement pur : des gens payent pour venir voir des animaux. C’est une activité assez vulgaire même si on l’a parfaitement balisée. Empailler un animal, le mettre sur un socle ou posséder une tête d’orignal dans son chalet… c’est complètement surréaliste. Tous ces petits gestes absurdes m’intéressaient et je voulais les intégrer au film. Certains m’ont dit qu’on ne voyait pas assez d’humains, je réponds qu’une grande partie du film consiste à montrer ce qui nous unit aux animaux. Quelqu’un m’a même dit que Bestiaire est un grand film marxiste : il montre toutes les étapes menant au divertissement avec des humains qui travaillent tous dans le même sens pour arriver à un but commun. J’ai éclaté de rire mais je me suis dit que ce n’était pas faux.
Une référence paraît évidente, notamment pour des similitudes formelles : Notre pain quotidien de Nikolaus Geyrhalter.
Devant un film, tout le monde se pose une question : qu’est-ce que le cinéaste essaye de me dire ? Cette réflexion rend certaines personnes complètement folles parce qu’elles veulent absolument savoir mais sont mises hors de leur zone de confort. J’aime la caméra fixe et frontale chez Geyrhalter, comme chez un autre cinéaste autrichien, Ulrich Seidl. Une manière très froide de filmer les choses, de ne pas se dérober et de ne porter aucun jugement, à tel point qu’on se demande si le cinéaste est présent. J’aime beaucoup, ça force les spectateurs à participer mais ils se braquent énormément et peuvent avoir des réactions très agressives car le film ne leur dit pas quoi penser. Aujourd’hui, j’ai envie de dire que Bestiaire est le film absolu pour le public : il est libre, large, détaché, c’est à vous d’y entrer avec votre personnalité, vos a priori sur le monde animal. Comment vous comportez-vous quand vous allez dans un zoo, ou avec vos propres animaux à la maison ?
Réalisé par Nicolas Thévenin et Morgan Pokée pour la revue Répliques