Le personnage de Botero se définit beaucoup par ses gestes et beaucoup par son secret, son silence. Pas du tout par ce qu’il dit, car il dit très peu de choses. En même temps, il est très présent. On sent le charisme, la jeunesse triomphante, et surtout on sent que c’est un homme politique moderne. C’est presque un chef d’entreprise ou un homme de médias, ça pourrait être Berlusconi, un patron de club sportif. Comment avez-vous fait pour inventer le personnage ?

En observant beaucoup. Pas seulement les hommes politiques, mais d’autres personnes… Par exemple, dans le monde de la publicité où cela m’arrive de travailler de temps en temps, il y en a beaucoup comme ça. Ils n’ont pas un pouvoir énorme, mais ils se comportent comme si. Le fait d’être moderne est en soit positif, même si on est un salaud ou une crapule. Et puis j’ai composé, en volant une phrase ici et là… Mais c’est surtout sur le comportement des autres autour de lui que l’on sent la présence de Botero. Lui, peut se permettre de ne pas être arrogant en public, parce qu’il y en a un qui l’est à sa place. Il peut ne pas s’occuper de la gestion parce qu’il y en a un qui paye pour lui. Il y a toujours quelqu’un qui fait les choses à sa place : Luciano écrit les discours à sa place, Gola traite les affaires à sa place, Polline est le prête-nom pour les affaires privées. En réalité, Botero a autour de lui les personnes qui lui permettent de ne jamais être déplaisant, il y a toujours quelqu’un pour s’occuper de ça.

La relation entre Botero et Luciano aurait pu être perverse, un truc de sadisme… Et ça n’est pas du tout ça… En fait, c’est une relation presque pure : l’un et l’autre apprennent en se connaissant.

Le sujet du film suggérait un certain type de relation : l’acteur et l’écrivain, le sadisme et le masochisme. Un acteur qui n’est pas maître des mots et l’auteur dans l’ombre… Mais le film ne s’occupe pas de ça, c’est différent… Leur rapport est un rapport professionnel, assez sain.

Comme au cinéma ?

Le rapport entre scénariste et le metteur en scène… Dans le film, il y a aussi un discours sur les mots, sur leur poésie, sur ce qu’ils deviennent. Où vont finir les mots ?… Les mots de Luciano ont un destin indépendant de lui. Ils se retournent contre lui. Il fabrique des mots pour quelqu’un d’autre et puis ses propres mots se retournent contre lui.

Ce qui m’étonne, c’est que ce soient des films exceptionnels alors que tous ceux qui ont du talent devraient faire des films comme ça. Quand on parle avec vous ou Nanni Moretti, on a l’impression que vous êtes des exceptions dans le cinéma italien, alors que ce que vous faites c’est simplement de regarder le monde tel qu’il est…

Le cinéma qui me plaît est tout un cinéma qui naît de l’observation des choses. Le cinéma que je déteste est celui qui naît de l’observation du cinéma, du style "Je veux faire un film à l’américaine"…

La RAI a refusé de le produire? Ils vont regretter…

Ça, c’est formidable. A présent tout le monde le sait, tout le monde parle de ce refus. La RAI peut décider quand elle veut de faire ou non des films, elle n’est pas obligée. Ce dont je suis content c’est qu’on parle tout le temps de cinéma italien indépendant, mais en l’occurrence c’est un des très rares cas où il est vraiment indépendant. Indépendant de qui ? Mais de la RAI qui est l’unique institution publique qui produit en dehors. Et les films de la RAI se ressemblent tous.

Une autre chose importante, par rapport au personnage de l’écrivain, c’est que sa façon d’être dans le film est d’être plus poétique que politique et que même quand il découvre qu’il est complice, qu’il est dans une affaire politique un peu trouble… de trafic… d’argent… ce n’est pas la conscience politique qui gagne…

C’est la conscience morale… A la fin il ne fait pas un raisonnement politique, il fait un raisonnement humain…

C’est un enfant…

Absolument ! Il n’est pas étonné que des gens viennent demander des recommandations ou bien qu’on monnaye des voix. Tout ça le laisse indifférent. A tel point que lui-même finit par accepter une voiture, par exemple. Il ne la refuse pas. Il n’est pas scandalisé que le ministre parle avec ses mots à lui, parce que la politique, même celle-là, c’est du professionnalisme. Ce qui l’anéantit, c’est quand Juliette devient la maîtresse de Botero, quand Botero profite de la mort du poète pour se faire de la publicité. Le reste le laisse assez indifférent. Ce n’est pas sur la politique qu’il porte un regard moral mais sur l’homme. A mon avis, la politique n’est pas une chose sale, tout au moins elle ne devrait pas l’être. Elle devrait être quelque chose de propre, faite par des gens comme Luciano… c’est l’homme qui est sale…

Entretien réalisé par Serge Toubiana - Cahiers du Cinéma n°445 - Juin 1991