A part le plaisir de tourner, de faire du cinéma, que vous a apporté la voie marginale du « super 8 » et pourquoi l'avoir choisie ?
Je l'ai choisie par nécessité, c'était le seul moyen d'être proche de la réalisation cinématographique. C'était un choix obligé où j'ai beaucoup appris. Il m'a été plus utile qu'une école de cinéma ou que des années d'assistant-metteur en scène. En tournant, en jouant, en montant mes premiers films, j'ai commencé à comprendre ce que voulait dire faire un film.
Y a-t-il dans votre cinéma actuel, totalement professionnel, trace de cette expérience ?
Oui, je peux contrôler le processus de fabrication du film du début jusqu'à la fin de manière un peu artisanale. J'ai conservé la simplicité de la mise en scène qui est pour moi le contraire de la banalité.
Au festival de Locarno 86, vous avez déclaré « un auteur ne s'exprime pas par la technique »pourquoi n'est-elle pas importante à vos yeux ?
Ce n'est pas exactement ce que j'ai dit. A mon avis, la préparation technique d'un film est un faux problème. Quand on veut dire du mal d'un metteur en scène, mais qu'on ne le peut, on reconnaît ses qualités techniques de grand professionnel. Presque toujours, cela signifie que sa mise en scène n'est pas personnalisée mais standardisée selon des canons, des modes qui n'ont rien à voir avec sa personne.
A l'inverse, en tant que spectateur et que metteur en scène, je suis plutôt favorable à une approche personnelle du cinéma. A tous les discours contemporains sur la technique cinématographique, j'opposerai les discours sur le style.
Vous êtes l'acteur principal de Bianca et de La Messe est finie où les deux personnages s'entourent de valeurs morales : sont-elles les vôtres et les revendiquez-vous ?
Non la coïncidence n'est pas aussi totale. Il n'y a pas superposition complète entre les propos du personnage principal et mon point de vue de metteur en scène. Je suis d'accord avec leurs principes, leur recherche d'absolu, de vérité, de perfection. Leur recherche a comme conséquence de les déconnecter de la réalité. Ce qui m'intéressait, c'était de recommencer à mettre en scène un certain nombre de valeurs, non pas de les réévaluer mais d'en parler à nouveau, à travers des personnages très poussés, très radicaux dans leurs certitudes.
Valeurs rejetées par les années 68 ?
Vous voulez me faire dire ce que vous pensez ?
Non.
Dans Bianca, on aborde de nouveau le thème de la famille. Le professeur en est obsédé et l'idéalise surtout dans la confession finale où il recommence à parler de la normalité et à dire son amour des gens « normaux » de ceux qui vont dans les grands magasins, les grandes surfaces, de ces mères qui vont chercher leurs enfants à la sortie de l'école, de ces foules qui s'agglutinent le long des plages l'été... Ici l'apologie de la normalité est faite par un fou et celle du couple par un homme seul. En fait c'est cela qui m'intéressait.
Même si Don Giulio se retire dans une petite paroisse loin de la grande ville, la fin de La messe est finie est plus ouverte que celle de Bianca ?
Effectivement. C'est de tous mes films celui où il y a le moins de points comiques et où il y a peut-être un tout petit peu plus d'espoir.
Bianca et La Messe est finie ne sont-ils pas un constat sur une génération, la vôtre ?
Ce n'est pas programmé ainsi mais c'est comme si, dix ans plus tard, ¡'avais retrouvé les personnages de mes premiers films, un peu changés.
Ce n'est pas un hasard si c'est un prêtre ?
Non, c'était un moyen de voir ce personnage avec plus de détachement, plus de lucidité et une plus grande froideur, non pas comme interprète du rôle, mais comme réalisateur. A la différence des autres protagonistes du film, j'y incarne un personnage intérieur et extérieur.
Don Giulio ne s'ouvre-t-il pas petit à petit au monde au cours du film ?
Non. Je ne crois pas qu'il soit très ouvert aux problèmes de son entourage. Au contraire, il a perdu le sens de l'orientation et est même sans défense. Pour rendre tout cela, d'une façon inconsciente, je me suis fait couper la barbe pour lui donner un air plus apeuré.
Pourquoi jouez-vous les personnages principaux de vos films ?
Parce que ¡'ai toujours fait ainsi, je ne sais pas si je le ferai toujours. C'est plus juste, non pas que je sois meilleur acteur, mais ça colle mieux pour l'instant aux types de films que je réalise.
Votre première apparition en tant qu'acteur étant dans Padre Padrone où vous interprétiez un soldat éduquant un jeune berger. Faut-il voir dans ce rôle l'amorce de votre problématique d'acteur-réalisateur ?
C'est tout à fait par hasard. Je n'avais pas encore fait de films, les Italiens me connaissaient à peine, très peu avec quelques courts métrages. Ça a été une expérience agréable que je recommencerais volontiers.
(Entretien recueilli par Anne Kieffer à Paris, décembre 1986)