• Qu’est-ce qui vous a poussé à vous intéresser à ce sujet, à ces enfants et à leur vie en Maison de Correction ?
Travailler sur la vie des enfants de moins de 15 ans détenus à la Maison de Correction de Belleville de Téhéran était, pour moi, un moyen de trouver des réponses à mes questions et préoccupations sur la vie de ces enfants. Des questions telles que :
- Pourquoi se transforment-ils en délinquants ?
- À quel point les délits qu’ils commettent sont-ils graves ?
- À quel point la violence au sein de la famille – surtout celle des parents – est-elle responsable de leur vagabondage, de leur errance, de leur addiction à la drogue et enfin de leur délinquance ?
- Comment ces enfants définissent-ils la loi et sa violation ? Et d’autres questions du même ordre.
Je voulais comprendre leur vie quotidienne, descendre dans les profondeurs de leurs âmes et de leur monde affectif, découvrir leurs souhaits, leurs rêves, leurs effrois, leurs plaisirs et leurs cauchemars.
• Comment avez-vous choisi cette Maison de Correction et comment êtes-vous entré en contact avec les enfants ? Comment leur avez-vous présenté votre projet ?
Je connaissais déjà Mme Fahimeh Hosseini, l’assistante sociale qui y travaille. Après plusieurs séances de réunion avec les responsables des prisons de Téhéran, ils ont fi ni par accepter mon projet et m’ont autorisé à tourner pendant deux semaines. J’étais très content, parce qu’une telle autorisation n’avait jamais été délivrée pour la réalisation d’un projet comme celuici dans un tel lieu.
J’ai eu le droit de rencontrer les enfants seulement deux fois, pendant 2 heures, une semaine avant le début du tournage. Je savais qu’ils étaient très intelligents et avaient beaucoup d’expériences par rapport à leur âge. Ils possèdent une grande intuition et leur expérience les aide à se protéger des autres et des dangers. Chacun d’entre eux, en vous regardant dans les yeux, parvient à évaluer votre sincérité.
Je me suis donc présenté à eux, et leur ai expliqué sincèrement ce que je voulais faire et ce que j’attendais d’eux. Dès la première rencontre, je leur ai également envoyé quelques uns de mes films pour qu’ils les regardent. Ils les ont impressionnés et comme ils n’avaient pas eu de visite depuis un certain temps, une amitié s’est nouée entre nous. Ils m’ont alors baptisé « tonton Mehrdad » et je suis devenu leur confident.
Ils me parlaient de tout. Cette amitié s’est consolidée durant le tournage. Ils parlaient librement devant la caméra. Pour les protéger et par respect de la liberté d’expression, j’ai cependant supprimé quelques séquences que je jugeais dangereuses pour eux.
• Ont-ils accepté facilement votre caméra ? Votre présence ?
Le premier jour du tournage j’ai demandé aux membres de mon équipe - Ashkan Ashkani (chef opérateur), Hadi Saed Mohkam (ingénieur du son), Masoud Astandari (photographe et producteur) et Vahid Hajilouei (assistant) - d’essayer de nouer une amitié avec les enfants, de leur expliquer avec patience ce qu’ils devraient faire et de ne pas se décourager devant leur comportement imprévisible.
Dès le premier jour, nous avons décidé de mettre à la disposition des enfants l’équipement de tournage (la caméra, l’appareil photo et le matériel du son). Ils les utilisaient quand ils le voulaient. Nous leur avons expliqué le mode d’emploi de chaque appareil et ils ont pris des images d’eux-mêmes et de l’équipe. Ils se sentaient heureux et prenaient plaisir à cette nouvelle expérience. Ensuite j’ai essayé de tisser un lien invisible entre eux et moi pour qu’ils oublient la présence de l’équipe de tournage.
À partir du deuxième et surtout du troisième jour, notre présence parmi eux est devenue naturelle. Sauf que parfois, par plaisanterie, ils nous faisaient les poches en pickpockets professionnels, et nous restituaient le tout quelques instants plus tard en nous recommandant, avec un sourire aux lèvres, de faire plus attention ! Pendant la pause, ils m’expliquaient, avec fierté, leur méthode de pickpocket !
• Après avoir vu votre documentaire, on se pose immédiatement la question de savoir qu’elle était la part de « mise en scène » et la part de spontanéité notamment dans la « scène du tribunal » ?
Je m’efforce le plus possible d’être un témoin silencieux qui ouvre grand ses yeux et ses oreilles. Je comprends votre étonnement, pourtant tout dans cette scène a été entièrement improvisée par les enfants.
L’équipe de tournage avait décidé de faire une pause avant de reprendre le tournage d’une autre scène. A ce moment là, les enfants ont dit : on va jouer au juge. J’ai demandé : c’est quoi votre jeu ?
Ils m’ont alors expliqué, qu’une semaine avant le tournage, des représentants de l’Unicef étaient venus les voir et leur avaient posé des questions notamment sur pourquoi et comment ils avaient été arrêtés. Ils leur ont dit : on va vous montrer … et ils se sont mis à jouer. Nous nous sommes donc immédiatement remis à les filmer. Parfois, la réalité dépasse la fiction.
• Avez-vous eu des contacts avec leurs familles ?
Selon l’accord conclu avec le directeur de la Maison de Correction je n’étais pas autorisé à les contacter. Les responsables du centre ont fait le lien pour les questions d’autorisation de tournage. Personnellement j’aurais aimé rencontrer les familles des détenus mais malheureusement pendant le tournage aucun d’entre eux n’a eu de visite.
• Quelle a été l’implication du personnel de la Maison ?
Nous n’avons rencontré aucun obstacle sur notre chemin, ils ne nous ont imposé aucun interdit. Ils m’ont seulement demandé de visionner la version défi nitive, pour me dire s’il y avait des passages à couper. Ils m’ont juste suggéré de remplacer l’expression « prison d’enfants » par « Maison de Correction ».
• Avez-vous gardé contact avec les garçons ? Savez-vous ce qu’ils deviennent ?
Mon accord avec les responsables de la Maison de Correction m’interdit tout contact avec les garçons après leur sortie. J’ai respecté cet engagement.
Après le tournage, ils ont successivement quitté la Maison de Correction. Seul Morteza, le gros garçon du film, y est resté parce que son délit était lourd (le vol de 500 moutons). Je suis allé lui rendre visite plusieurs fois. Quelques mois après le tournage, lors d’une de ces visites, j’ai aussi revu Abolfazl et Kaveh. Ils étaient de nouveau au centre pour vol. Ils avaient grandi, maigri et portaient nettement les traces d’addiction à la drogue.
Il y a trois mois Mme Hosseini m’a appris que Morteza avait de nouveau été arrêté. Cette fois il était enfermé dans le Quartier des jeunes de 15 à 18 ans, et il a été libéré peu après.
D’après mes informations et investigations, seul Issa, celui qui ne voulait pas parler de son délit, a retrouvé une vie ordinaire. Les autres garçons commettent encore de grands et de petits délits et sont pris au piège de ce cercle vicieux.
• Ont-ils un avenir selon vous ? Une réinsertion est-elle possible ?
Le problème majeur est qu’il n’y a pas d’assistance sociale après la libération.
Ces enfants ne viennent pas de familles solides et saines. S’ils ne sont pas suivis ou protégés efficacement, ils oublieront ce qui leur a été enseigné et retourneront très vite à la délinquance. L’assistant social responsable de Mohammad, le jeune sans toit irano-afghan, m’a dit : « Mohammad fait partie d’une bande de malfaiteurs et voleurs de motocyclettes.Dès qu’il sortira de prison, les membres de la bande l’entoureront de nouveau. » Après avoir passé un an et demi en maison de correction, Mohammad avait appris à lire et à écrire, s’était désintoxiqué et voulait vivre une vie normale. Mais les bandes de malfaiteurs ne le lui permettront pas.
Excepté Issa, je ne vois aucun des 6 autres garçons retrouver une vie normale. Je suis expressément inquiet pour Farshad, le jeune kurde qui disait avec fi erté qu’il voulait progresser dans la vie et qu’il n’avait jamais fumé. Je suis convaincu que, très vite il retombera dans le piège des bandes de malfaiteurs, parce qu’il est très intelligent et très fort et qu’il cherche à gagner beaucoup d’argent très vite. Sa fierté et sa brutalité lui coûteront peut-être la vie.
• Quels sont vos projets ?
En ce moment je travaille sur un projet dont j’ai réalisé la première partie il y a dix ans. C’est l’histoire de 5 enfants et adolescents qui ont perdu leurs parents et leur famille au cours du tremblement de terre de Roudbâr au Guilan (une province située au nord de l’Iran). Dix ans après, je veux fi lmer la vie quotidienne de ces 5 enfants devenus aujourd’hui de jeunes hommes et femmes. Leur vie garde bien sûr les traces de cette catastrophe. Je veux faire un montage des deux parties. Elles seront un témoignage de ces années.
De même j’espère pouvoir filmer, dans quelques années, la vie de certains des garçons. Mais avant tout j’espère de tout mon coeur qu’ils puissent vivre mieux, qu’ils n’aient plus peur de la vie.
Sur UniversCiné, Mehrdad Oskouei vous recommande cinq films :
Chronique d'un été (Jean Rouch)
Nuit et Brouillard (Alain Resnais)
La Jetée (Chris Marker)
Le Cauchemar de Darwin (Hubert Sauper)
Sisters In Law (Kim Longinotto - Florence Ayisi)