Christine Carrière : Depuis Rosine, notre premier film à toutes les deux, j’ai toujours eu envie de retrouver Mathilde, de lui écrire un nouveau rôle. Comme une obligation, une évidence. Mathilde est "unique", vraiment particulière. Il suffit de bien la connaitre, il faut du temps. Son physique, son regard, sa pudeur, me touchent depuis 20 ans.

Nous nous ressemblons parce que nous ne nous prenons pas au sérieux, nous avons un rapport particulier avec le métier, ce qui nous donne une grande liberté et un bonheur à travailler ensemble. Nous sommes proches alors que nos milieux sont à l’opposé, j’aime son côté terrien, pas prise de tête du tout. Les années qui ont passé, pour elle comme pour moi, nous ont changées — on a vieilli, on est devenues mères — et en même temps, il y a quelque chose de la rencontre initiale qui ne s’est jamais perdu.

Mathilde Seigner : On ne s’est jamais quittées. On se voit, on se parle, on sait ce qui arrive à l’autre. Le fil s’est parfois interrompu, mais il ne s’est jamais rompu. Il y a très peu de réalisateurs avec lesquels j’ai un lien. Ce qui me lie à Christine est unique, parce que Rosine est son premier long métrage et celui qui m’a lancée, qui a fait de moi une comédienne. Je ne voulais pas spécialement le devenir à ce moment-là : je voulais faire du Music-Hall. C’est Rosine qui m’a lancée, je dois tout à ce film.

Après, j’ai fait une carrière avec des hauts et des bas. J’ai eu la chance — qui est aussi une malchance — de devenir très connue : ça a des avantages pour trouver une place dans un restaurant quand c’est complet, mais c’est parfois lourd à porter. J’ai fait des films bien, d’autres moins bien. J’ai tourné des films populaires, que je ne renie pas. Mais je n’ai pas rencontré beaucoup de cinéastes avec un point de vue tel que celui de Christine... Voilà, il faut le dire : Christine Carrière a un grand talent. Je ne comprends pas pourquoi ça nous a pris vingt ans pour retourner ensemble, en fait !

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M.S. : Tous tes films t’appartiennent vraiment. Une mère ne raconte pas la même histoire, mais la situation de départ est proche. Dans Rosine il y a trop d’amour de la part de cette gamine et dans Une mère, il n’y en a pas assez. Et dans les deux cas, d’ailleurs, ça étouffe la mère, que je vois comme un personnage immature, trop vite grandie. Ces rapports parents/enfants, c’est vraiment le truc de Christine : elle sait tellement bien raconter ça. Ces histoires d’amour-là, aussi particulières soient-elles. Quand j’ai lu le scénario, il était évident que j’allais faire le film. C’était non négociable.

Il y a des scénarios sur lesquels je tergiverse, je prends mon temps, ça demande réflexion. Là, non. J’ai aimé ce personnage pas politiquement correct. Cette femme chahutée, épuisée par sa vie, malmenée par son fils et qui va finir par devenir mauvaise mère.

J’assume complètement ce personnage déstabilisé et déstabilisant, qui n’est pas dans les normes. Elle se bagarre comme une folle pour redresser son fils qui part en vrille. Pour qu’il sorte de la délinquance, évite la prison à ses 18 ans. Elle se bat pour que leur vie soit plus douce. Pour lui, elle fait tout ce que peut faire une mère : elle essaie d’être douce, attentionnée, elle le défend alors qu’il est indéfendable, elle ment pour le protéger...

Mais quand son fils dépasse les bornes, par pulsion, par dégoût, elle va à son tour aller très loin. C’est un acte de désespoir, un geste dur, inacceptable sans doute, mais qui va pourtant les sauver. Les gens que Christine raconte dans ses films sont vrais. Ils sont vivants, ils existent.

Ce n’est pas du documentaire, mais dans la manière dont tu diriges tes acteurs, tu nous obliges à chercher à l’intérieur, tu vas au cœur des choses. Tu gommes les tics d’actrices. Tu nous passes au scanner, à l’IRM. C’est très motivant.

C.C. : C’est vrai qu’au casting, aux répétitions, au tournage, je les passe en revue des pieds à la tête. C’est une obsession, je les vérifie, je les analyse. Il faut que tout soit là chez Mathilde avant qu’on ne commence : costume, tenue, démarche, regard – et c’est valable pour les autres comédiens, bien sûr – il faut qu’ils soient les personnages mais surtout que je les sente à l’aise.

Ce qui me touche énormément encore aujourd’hui après toutes ces années, c’est la trouille de Mathilde. Cette pudeur extrême qui pèse sur son corps lui donne parfois une allure trop " raide ", une démarche que je connais par cœur, qui m’émeut et me fait rire. Mais si on lui redonne confiance, elle s’abandonne. La phrase c’est : " il faut que tu lâches ".

M.S. : Moi il y a des choses que je n’ai pas envie de faire. Comme quand j’étais petite, à l’école. On me disait tu vas faire un calcul et je répondais non. Probablement que je ne sais pas les faire... Quoique non : je dois pouvoir les faire...

C.C. : C’est la pudeur dont je parle : tu as peur de mal faire. Sur la danse, par exemple, on a eu des fous rires.

M.S. : Alors que je danse très bien chez moi toute seule, mais il faudrait me filmer à ce moment là... Il y a des trucs que je ne peux pas faire si j’ai conscience d’être en train de les faire.

Par contre des choses plus difficiles ne me posent pas de problème. En tout cas, quand Rosine est sorti, personne ne croyait que j’étais la sœur d’Emmanuelle Seigner, ils pensaient tous que je venais du Nord. J’ai pris ça comme un compliment. De même que dans ce film-ci, j’espère qu’on m’oublie pour voir uniquement Marie.

Ma mère m’a dit " j’ai oublié que tu étais ma fille ", rien ne peut me faire plus plaisir. C’est compliqué pour tous les acteurs et actrices connus : s’effacer et laisser la place au personnage. Il ne faut pas être plus intelligent que son rôle.

Je sais, en tout cas, que jouer dans Une mère m’a fait beaucoup de bien, je crois même que je joue mieux depuis ! Je me suis laissée guider, j’ai lâché prise, j’avais confiance face à Christine. C’est important de se sentir regardée, aimée et respectée. Je me sens plus sereine.

C.C. : Je t’ai tout de suite sentie en confiance. Et puis, quand je vous ai vus tous les trois, avec Pierfrancesco Favino et Kacey Mottet-klein, j’ai su qu’entre vous quelque chose se passait.

On a eu peu de temps de tournage, six semaines à deux caméras, et huit jours seulement pour les répétitions. Et quand je dis " répétitions ", ce sont plutôt des mises en présence : je regarde les comédiens en train de se rencontrer, de se découvrir. On s’assied ensemble, on lit, on répète, on boit des cafés, on mange du chocolat, et moi, avec ces moments rares et magiques (que j’aimerais encore plus longs), je gagne un temps fou. On travaille bizarrement mais on travaille. Les personnages se construisent. Ensuite, j’ai besoin d’entendre les dialogues, d’écouter comment ils se répondent.

M.S. : Et comme les dialogues sont très bien écrits, ils sont faciles à dire... Ce qui est difficile, c’est le " banal " mal écrit : ça ne sonne jamais bien. Les dialogues de Christine coulent tout seuls, elle y met des mots à elle, des jolis mots qu’on n’entend pas si souvent : " Tu m’esquintes ", " J’ai la pépie "...

C.C. : Quand j’écris, je joue tous les personnages et je cherche une musicalité. Je m’amuse avec les mots : les populaires, ceux que j’ai entendus dans mon enfance et qui m’amusent, des mélanges – composés de deux mots – qui n’existent pas.

M.S. : Les mots circulent dans ce film, Guillaume reprend à son compte des réflexions que lui a faites sa mère, il se les approprie. C’est dans ces petits détails qu’on comprend le lien qui subsiste entre eux malgré l’affrontement. C’est leur façon à eux de s’aimer. La communication ne se fait pas parce que les deux ne parlent pas la même langue. La communication ne passe pas par les mots mais par les corps, la brutalité, la révolte.

C.C. : On m’a parfois renvoyé l’étrangeté de ce que je raconte. Ce n’est pas étrange, je ne fais que parler d’amour. Dans un milieu différent certes, si peu vu au cinéma, l’amour – filial et autre – ne se manifeste pas forcément de la même façon qu’ailleurs. On n’a pas appris, on se débrouille comme on peut, on n’a pas le temps, mais on reste digne.

C’est ça qui me passionne : cet amour et cette dignité. Et je veux que mes personnages racontent ça. Mon regard sur eux essaie d’être beau, touchant et admiratif. Ce sont des combattants, ils sont vivants et beaux.

M.S. : Or en France, quand tu fais du cinéma dit d’auteur, mais même dans le cinéma populaire, on confond moche et dur. Le film de Christine est certes brut, mais délicat, rien n’est laid, au contraire. Tout est mis en valeur, les paysages, les personnages.

C.C. : Nous avons tourné en Haute Normandie et dans le Nord où il y a des lumières, des matières et des couleurs magnifiques. J’ai volontairement cherché à éviter les clichés habituels qu’on balance à tort sur ces régions. Je me suis arrêtée sur des bords de mer uniquement... Là où je me dis qu’on a encore beaucoup de boulot, c’est que, même aujourd’hui, montrer une histoire de gens simples a forcément quelque chose de singulier.